De culture anglophone, j’avais une vision quelque peu idéaliste des anarchistes. Pour moi, le sigle « CNT » évoquait surtout « L’hommage à la
Catalogne » de George Orwell, les héritiers des martyrs de la République Espagnole, des gens d’une générosité capable d’inspirer une société plus libre, plus fraternelle, sans haine et
sans contrainte…
En m’aventurant pour la première fois au siège de la CNT de la rue des Vignoles, dans le 20ème arrondissement de Paris, je m’attendais vaguement à voir un
assemblage quelque peu bigarré de jeunes rêveurs d’un monde meilleur encouragés par de gentils vieillards aux yeux étincelants d’une sagesse acquise le long d’une vie consacrée au service de
l’humanité.
J’exagère, mais pas beaucoup. Au moins, l’exagération sert à mettre en valeur ma surprise au contact avec la réalité.
« Le débat va commencer » disait-on lorsque j’entrai dans une salle déjà pleine. Cent cinquante personnes peut-être. Premier élément de
surprise : pas de vieillards. Des jeunes gens, moins de filles, tous « d’âge militaire » - je pensais ainsi non seulement à cause de la tranche d’âge apparente de l’auditoire
mais aussi à cause de son aspect propret, en pleine forme, respectueux envers l’orateur. On aurait cru voir des recrues écoutant les instructions de leur supérieur.
Deuxième élément de surprise : l’orateur, un certain Michel Briganti, venu pour présenter son livre sur « la Galaxie Dieudonné », a parlé seul
pendant plus d’une heure et demie sans interruption, sans applaudissements, sans bruit d’approbation ou de désapprobation. Il débitait « sa vérité », comme on dit de nos jours, sans
arrêt ! Et on l’écoutait, silencieux. C’est cela « l’anarchisme » ?
Evidemment tout cela est superficiel, c’est la forme. Venons-en au fond. C’était cela le plus étonnant.
Ou plutôt l’absence de fond.
Je prenais des notes, pressée de saisir la substantielle moelle de son discours. Il précise : le titre de son livre fut choisi par l’éditeur, il ne s’agit
pas en réalité de « galaxie », mais de « nébuleuse ». Ce qui reste… nébuleux.
Le style de l’orateur est très particulier. Sur un ton monotone mais très aimable, il entame une phrase … et puis sans la terminer l’abandonne pour une autre
phrase. C’est un style pointilliste. Une vaste noyade de poissons. Les poissons ont des noms. Ce sont des personnes que Briganti trouve coupable de quelque chose, bien qu’il ne soit pas
toujours très clair de quoi. De choses différentes, mais finalement pareilles, ou non, qui sait ? Oui, certains sont « de l’extrême droite », d’autres sont
« complotistes » (mais on ne précise pas de quel complot il s’agirait). Ils sont « anti-sionistes », avec entre parenthèses un généreux « ils ont le droit , comme
vous et moi, peut-être », sauf que, quand eux sont anti-sionistes c’est qu’en réalité ils sont antisémites, bien sûr. Ces ennemis sont tous différents, mais tous ennemis car tous
ensemble (dit-il) dans cette galaxie qui est une nébuleuse… « dangereuse ».
En effet, certaines de ces personnes étaient réellement liées au comédien Dieudonné au moment de la « Liste anti-sioniste » que celui-ci a menée pour
les élections européennes de 2009. Mais d’autres n’avaient rien à voir avec tout cela. « On n’a jamais voulu jouer l’amalgame » dit Briganti, souriant, et le faisant en citant
là-dessus deux noms qui n’avaient rien à voir avec cette liste. Eux sont donc des « militants de la confusion, des confusionnistes… des imposteurs. »
Une heure et demi de ce que nous autres anglophones appelons « guilt by association ». C’est quoi en français ? Liaisons dangereuses ?
Délation ? Début d’inquisition ?
Enfin, le modérateur, qui n’avait rien modéré, dit qu’on peut poser des questions. Au fond de la salle, un homme lève la main et dit qu’il a trois petites
questions. Peut-être parce qu’il est noir, le seul noir dans la salle, il précise qu’il est Français.
Sa première question : « Est-ce que vous avez rencontré Dieudonné ? » La réponse est simple : Non. Mais Briganti en profite pour parler
encore quelques dix minutes, en expliquant pour la énième fois qu’il n’a pas écrit un livre sur Dieudonné, bien qu’il a tout lu sur lui, mais sur le danger de ses accointances réelles ou
supposées.
Deuxième question, enfin : « Accepteriez-vous de débattre avec Dieudonné ? » La réponse est rapide et sans appel. « Non ! »
Et il insiste : « on ne débat pas avec l’ennemi, on le combat ! »
C’est le mot de la fin, sauf que l’auditeur pose sa troisième question : « Puisque vous savez tout sur Dieudonné, combien de procès a-t-il gagné et
combien a-t-il perdu ? » (Il s’agirait de procès pour incitation à la haine raciale). Il n’aura pas de réponse précise, et il part en insistant que « le débat c’est la base de
la démocratie ».
Mais Briganti aura naturellement le dernier mot, répété : « On ne débat pas avec l’ennemi, on le combat ! »
Voilà la conclusion d’un « débat » chez les anarchistes. Sous prétexte de dénonciation de « l’imposture » et du
« confusionnisme », on a eu droit à une démonstration de confusionnisme extraordinaire et à une double imposture : l’imposture de représenter l’héritage de la CNT et de mener
« un débat ».
* * * *
En effet, Briganti, ainsi qu’un réseau d’activistes de l’Internet s’appelant « antifascistes », se donnent la vocation non seulement de désigner
« l’ennemi » (de qui au juste ?) et de refuser le débat avec celui-ci, mais aussi d’empêcher que cet « ennemi » puisse lui-même débattre avec qui que ce soit.
La veille de la conférence-débat de Briganti, ces puristes ont réussi à empêcher l’auteur d’un autre livre de tenir une conférence-débat sur son livre à lui. Le
9 novembre, Michel Collon est venu de Belgique à Paris pour présenter son dernier livre, Libye, Otan et Médiamensonges, à la Bourse du Travail. Mais au dernier moment, la Confédération
Générale du Travail, qui gère ce centre de réunions syndicales, a annulé la présentation, en cédant aux pressions d’un petit groupe obscur de militants « antifascistes ».
Celui-ci a crié victoire sur le site « antifa » Conspis hors de nos vi[ll]es : « Michel Collon chassé de la Bourse du Travail : ce
n’est qu’un début ! « Le Collectif de syndicalistes antifascistes Missak et Mélinée se félicite de la décision des syndicats gérant la Bourse du Travail de Paris et de la CGT
d’avoir annulé la conférence prévue avec l’intellectuel confusionniste Michel Collon. La venue d’un tel personnage aurait en effet donné un très mauvais signe aux militants – souvent
sincères, hélas ! – qui se laissent abuser par les thèses confusionnistes, à l’heure où l’extrême droite cherche à séduire tout un pan du mouvement ouvrier par l’adoption de discours à
caractère social. »
« …l’annulation de la conférence du faux ami Michel Collon nous semble envoyer un signe fort en ce sens et constituer le premier pas vers une prise de
conscience que nous espérons générale, dans la mesure où Collon, loin d’être aussi insignifiant qu’on peut à première vue le penser, est un symbole de ce confusionnisme malsain qui profite à
l’extrême droite et un intellectuel encore malheureusement très écouté dans certains milieux militants. »
Michel Collon donc est « confusionniste ». C’est exactement ce que Briganti a dit de lui devant la CNT. Donc l’ennemi. Donc on ne débat pas avec lui,
on le combat.
C’est quoi « confusionniste » ? La description qu’ils donnent pourrait très bien s’appliquer aux « antifas » eux-mêmes :
« Les oripaux [sic] sociaux qu’ils aiment adopter ne doivent pas cacher leur seule ambition : se mettre au service des dominants afin de sauver la domination, en particulier lorsque
cette dernière entre en crise. Cela s’est déjà vu par exemple dans les années 1930, et c’est à ce phénomène que nous sommes de nouveau confrontés aujourd’hui. »
Dans les années 1930, il y avait bien des fascistes qui se vantaient de l’être. Ils traitaient les gens de gauche comme « l’ennemi » avec qui
« on ne débat pas ! on combat ! » Quel meilleur « confusionnisme » aujourd’hui que de se dire « anti-fasciste » et de traiter les gens de gauche comme
« l’ennemi fasciste » ?
On n’a pas besoin d’être fasciste pour être « combattu » par les antifas, loin de là, mais peu de leurs cibles sont aussi clairement marquées à gauche
que Michel Collon, marxiste proche du Parti du Travail de Belgique, auteur et militant qui dirige sa propre entreprise d’information, avec un site Investig’Action et la publication de livres
spécialisés dans la dénonciation des « médiamensonges », surtout en ce qui concerne les guerres menées par l’Otan. Qu’a-t-il donc fait de politiquement incorrect pour être repéré
par ces limiers de la pensée ? Elémentaire : il est, selon eux, coupable de « soutien à des régimes autoritaires ». Traduction : il s’oppose aux « guerres
humanitaires » menées par l’Otan. Car, comme on le sait, lorsque l’Otan mène une guerre, c’est toujours contre un « régime autoritaire » … donc s’opposer aux guerres menées par
l’Otan signifie « soutenir des régimes autoritaires ».
* * * *
Mais revenons à ce site Conspis hors de nos vi[ll]es et ses réalisations. Le 7 juin, ce site a félicité les militants « anarchistes libertaires » de
Lyon d’avoir persuadé Radio Canut d’annuler une interview programmée avec François Asselineau, ancien haut fonctionnaire et conférencier muni d’une documentation impressionnante qui a fondé
son propre parti d’opposition à l’Union Européenn .
Encore quelqu’un avec qui on ne débat pas ! on le combat ! Et on le combat comment ? En faisant pression, au nom de l’antifascisme, sur les
médias et les organisateurs pour qu’ils réduisent au silence les quelques libres penseurs qui troublent le calme plat du conformisme idéologique français.
Hors de nos villes ! Hors de nos vies ! Cela signifie quoi, ça ? Rien d’autre qu’une tentative de purification idéologique.
Et sur quels critères ? Derrière l’écran de fumée des « conspirationnistes » sans conspiration et des « confusionnistes » qui tentent
de dissiper la confusion ambiante, on discerne les hérésies visées.
1. Toute critique fondamentale de l’Union Européenne, assimilée au « nationalisme ».
2. Toute opposition de principe aux guerres impérialistes, assimilée au « soutien des dictateurs ».
3. Et finalement, toute défense de la liberté d’expression – intolérable aux purificateurs idéologiques.
En filigrane dans la construction de cette triple hérésie se trouve l’accusation capitale de notre époque, prête à être jetée à la figure des
mal-pensants : l’antisémitisme. En effet, aucune de ces positions n’est en soi le moins du monde antisémite. Mais on a le moyen de pratiquer la culpabilité par association :
1. Si on manque d’enthousiasme pour l’Europe, on est nationaliste, donc fascisto-nazi, donc antisémite.
2. Etre contre l’impérialisme des Etats-Unis et les guerres d’agression de l’Otan n’est qu’une forme voilée d’antisémitisme.
3. Défendre la liberté d’expression implique la liberté d’expression de tout le monde, y compris des négationnistes et des antisémites. Donc on est
antisémite.
Tout cela fait partie de la doctrine du philosophe français le plus célèbre du moment, l’ineffable Bernard-Henri Lévy, parrain du Conseil national de transition
de la Libye. Cela fait 35 ans qu’il prêche dans ce qui est devenu un désert de la pensée. La France, c’est le fascisme ! L’idéologie française, c’est Pétain, c’est l’antisémitisme !
Français méfiez-vous de vous-mêmes ! Lorsque vous critiquez le capitalisme, ou l’Amérique, ce n’est qu’une façon détournée de haïr les juifs. La seule voie de salut est donc de vous
taire et de suivre les Etats-Unis et Israël dans leur guerres pour apporter la démocratie aux peuples arriérés de la terre.
La plupart des Français ricanent du dandy. Combien de divisions BHL a-t-il ? Et quelle surprise : il en a beaucoup, sous les drapeaux de l’Otan. Et en
France, pour faire de la purification idéologique, il a quelques forces spéciales, quand même, sous le drapeau de la CNT et de l’anarchisme. Le drapeau noir et la chemise blanche, dans la
même croisade avec la Bannière étoilée, pour le nouvel ordre mondial. C’est enfin la France qui gagne !
(Puisque je m’intéresse plus aux idées politiques qu’à la dénonciation des personnes, je m’abstiens de nommer les cibles des antifas – je leur laisse ce plaisir
– ou de spéculer sur l’identité obscure des lanceurs d’anathème.)
The Cheshire Cat
16 novembre 2011