Mardi 7 novembre 2006
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Il y a dans la vie d’un peuple comme deux moitiés, l’une constituant le jeu de son existence terrestre et l’autre son rapport avec l’Absolu; or ce qui détermine la valeur d’un peuple ou d’une civilisation, ce n’est pas le mot à mot de son rêve terrestre, — car ici tout n’est que symbole, — mais sa capacité de « sentir» l’Absolu et, chez les âmes privilégiées, la capacité d’y parvenir. Il est donc parfaitement illusoire de faire abstraction de cette dimension d’absolu et d’évaluer un monde humain d’après des critères terrestres, en comparant par exemple telle civilisation matérielle avec telle autre; l’écart de quelques millénaires qui sépare l’âge de pierre des Peaux-rouges des raffinements matériels et littéraires des Blancs n’est rien au regard de l’intelligence contemplative et des vertus, qui seules font la valeur de l‘homme, et qui seules font sa réalité permanente, ou ce quelque chose qui nous permet de le mesurer réellement, donc en face du Créateur. Croire que des hommes sont « en retard » sur nous parce que leur rêve terrestre emprunte des modes plus « rudimentaires » que le nôtre — mais par là même souvent plus sincères — est bien plus «naïf» que de croire que la terre est plate ou qu’un volcan est un dieu; la plus grande des naïvetés est assurément de prendre le rêve pour de l’absolu et de lui sacrifier toutes les valeurs essentielles, d’oublier que le «sérieux» ne commence qu’au-delà de son plan, ou plutôt que, s’il y a du « sérieux» sur terre, c’est en fonction de ce qui est au-delà.
On oppose volontiers la civilisation moderne comme un type de pensée ou de culture aux civilisations traditionnelles, mais on oublie que la pensée moderne — ou la culture qu’elle engendre — n’est qu’un flux indéterminé et en quelque sorte indéfinissable positivement, puisqu’il n’y a là plus aucun principe réel, donc relevant de l’Immuable; la pensée moderne n’est pas, d’une façon définitive, une doctrine parmi d’autres, elle est ce qu’exige telle phase de son déroulement, et elle sera ce qu’en fera la science matérialiste et expérimentale, ou ce qu’en fera la machine; ce n’est plus l’intellect humain, c’est la machine -ou la physique, la chimie, la biologie — qui décident ce qu’est l’homme, ce qu’est l’intelligence, ce qu’est la vérité. Dans ces conditions, l’esprit dépend de plus en plus du « climat» produit par ses propres créations l’homme ne sait plus juger humainement, c’est-à-dire en fonction d’un absolu qui est la substance même de l’intelligence; s’égarant dans un relativisme sans issue, il se laisse juger, déterminer, classer par les contingences de la science et de la technique; ne pouvant plus échapper à la vertigineuse fatalité qu’elles lui imposent et ne voulant pas avouer son erreur, il ne lui reste plus qu’à abdiquer sa dignité d’homme et sa liberté. C’est la science et la machine qui à leur tour créent l’homme, et c’est elles qui «créent Dieu », s’il est permis de s’exprimer ainsi ; car le vide laissé par Dieu ne peut rester un vide, la réalité de Dieu et son empreinte dans la nature humaine exigent un succédané de divinité, un faux absolu qui puisse remplir le néant d’une intelligence privée de sa substance. On parle beaucoup d’ « humanisme» à notre époque, mais on oublie que l’homme, dès lors qu’il abandonne ses prérogatives à la matière, à la machine, au savoir quantitatif, cesse d’être réellement « humain ».
Quand on parle de « civilisation », on attache généralement à cette notion une intention qualitative; or la civilisation ne représente une valeur qu’à condition d’être d’origine supra humaine et d’impliquer, pour le « civilisé », le sens du sacré : n’est réellement civilisé qu’un peuple qui possède ce sens et qui en vit. Si l’on nous objecte que cette réserve ne tient pas compte de toute la signification du mot et qu’un monde «civilisé » sans religion est concevable, nous répondrons que dans ce cas la « civilisation » devient indifférente, ou plutôt — puisqu’il n’y a pas de choix légitime entre le sacré et autre chose —qu’elle est la plus fallacieuse des aberrations. Le sens du sacré est fondamental pour toute civilisation parce qu’il est fondamental pour l’homme; le sacré — l’immuable et l’inviolable, donc l’infiniment majestueux — est dans la substance même de notre esprit et de notre existence. Le monde est malheureux parce que les hommes vivent au-dessous d’eux-mêmes; l’erreur des modernes, c’est de vouloir réformer le monde sans vouloir ni pouvoir réformer l’homme; et cette contradiction flagrante, cette tentative de faire un monde meilleur sur la base d’une humanité pire, ne peut aboutir qu’à l’abolition même de l’humain et par conséquent aussi du bonheur. Réformer l’homme, c’est le relier au Ciel, rétablir le lien rompu; c’est l’arracher au règne de la passion, au culte de la matière, de la quantité et de la ruse, et le réintégrer dans le monde de l’esprit et de la sérénité, nous dirions même dans le monde de la raison suffisante.
On oppose volontiers la civilisation moderne comme un type de pensée ou de culture aux civilisations traditionnelles, mais on oublie que la pensée moderne — ou la culture qu’elle engendre — n’est qu’un flux indéterminé et en quelque sorte indéfinissable positivement, puisqu’il n’y a là plus aucun principe réel, donc relevant de l’Immuable; la pensée moderne n’est pas, d’une façon définitive, une doctrine parmi d’autres, elle est ce qu’exige telle phase de son déroulement, et elle sera ce qu’en fera la science matérialiste et expérimentale, ou ce qu’en fera la machine; ce n’est plus l’intellect humain, c’est la machine -ou la physique, la chimie, la biologie — qui décident ce qu’est l’homme, ce qu’est l’intelligence, ce qu’est la vérité. Dans ces conditions, l’esprit dépend de plus en plus du « climat» produit par ses propres créations l’homme ne sait plus juger humainement, c’est-à-dire en fonction d’un absolu qui est la substance même de l’intelligence; s’égarant dans un relativisme sans issue, il se laisse juger, déterminer, classer par les contingences de la science et de la technique; ne pouvant plus échapper à la vertigineuse fatalité qu’elles lui imposent et ne voulant pas avouer son erreur, il ne lui reste plus qu’à abdiquer sa dignité d’homme et sa liberté. C’est la science et la machine qui à leur tour créent l’homme, et c’est elles qui «créent Dieu », s’il est permis de s’exprimer ainsi ; car le vide laissé par Dieu ne peut rester un vide, la réalité de Dieu et son empreinte dans la nature humaine exigent un succédané de divinité, un faux absolu qui puisse remplir le néant d’une intelligence privée de sa substance. On parle beaucoup d’ « humanisme» à notre époque, mais on oublie que l’homme, dès lors qu’il abandonne ses prérogatives à la matière, à la machine, au savoir quantitatif, cesse d’être réellement « humain ».
Quand on parle de « civilisation », on attache généralement à cette notion une intention qualitative; or la civilisation ne représente une valeur qu’à condition d’être d’origine supra humaine et d’impliquer, pour le « civilisé », le sens du sacré : n’est réellement civilisé qu’un peuple qui possède ce sens et qui en vit. Si l’on nous objecte que cette réserve ne tient pas compte de toute la signification du mot et qu’un monde «civilisé » sans religion est concevable, nous répondrons que dans ce cas la « civilisation » devient indifférente, ou plutôt — puisqu’il n’y a pas de choix légitime entre le sacré et autre chose —qu’elle est la plus fallacieuse des aberrations. Le sens du sacré est fondamental pour toute civilisation parce qu’il est fondamental pour l’homme; le sacré — l’immuable et l’inviolable, donc l’infiniment majestueux — est dans la substance même de notre esprit et de notre existence. Le monde est malheureux parce que les hommes vivent au-dessous d’eux-mêmes; l’erreur des modernes, c’est de vouloir réformer le monde sans vouloir ni pouvoir réformer l’homme; et cette contradiction flagrante, cette tentative de faire un monde meilleur sur la base d’une humanité pire, ne peut aboutir qu’à l’abolition même de l’humain et par conséquent aussi du bonheur. Réformer l’homme, c’est le relier au Ciel, rétablir le lien rompu; c’est l’arracher au règne de la passion, au culte de la matière, de la quantité et de la ruse, et le réintégrer dans le monde de l’esprit et de la sérénité, nous dirions même dans le monde de la raison suffisante.
Frithjof Schuon extrait de : Comprendre l’Islam.
Par brigitte
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Publié dans : Religions, philosophie, culture
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