Pages

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>

Concours

Recommander

Recherche

Notes de lecture

Jeudi 16 décembre 2010 4 16 /12 /Déc /2010 07:44

 
Algérie : Les années de sang et le rôle des agents d’influence
par Silvia Cattori*


Les crimes commis par le régime militaire algérien sous couvert de lutte contre le terrorisme ont été blanchis dans la presse internationale par des agents d’influence. Au centre de ce dispositif, observe Lounis Aggoun dans un entretien avec Silvia Cattori, des tireurs de ficelles (Jacques Attali, Bernard-Henry Lévy, etc.) et des second couteaux peu scrupuleux (Yasmina Khadra, Daniel Leconte, Xavier Raufer, Mohamed Sifaoui etc.).


JPEG - 30 ko
Al Qaida au Magreb Islamique (AQMI), un pseudo groupe islamiste contrôlé par le DRS algérien, sert à justifier la guerre au terrorisme et les pleins pouvoirs du régime militaire algérien.

Silvia Cattori : En 1999 les téléspectateurs francophones ont pu voir, horrifiés, « Bentalha autopsie d’un massacre » [1]  ; ce reportage montrait que, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997, l’armée algérienne avait sauvagement tué quelque deux cents villageois. En vous lisant on comprend que ces révélations n’avaient alors pas réussi à lever le voile sur les crimes d’État. Notamment à cause de « l’influence de Bernard-Henri Lévy [2] et d’une brochette d’intellectuels négatifs, André Glucksmann [3], Denis Jeambar [4], Daniel Leconte [5], etc.), bien secondés par des hommes politiques influents », dont Jack Lang et Hubert Védrine. Pouvez-vous expliciter comment cette « influence » s’est manifestée ?

Lounis Aggoun : Il faut d’abord saluer la rédaction de France 2 qui a eu le courage de présenter ce document ; il y avait à cette époque Paul Nahon et Bernard Benyamin. Elle n’a plus osé reproduire l’expérience, depuis notamment qu’Arlette Chabot en a été nommée directrice et où la culture du mensonge a atteint une apogée.

JPEG - 13.8 ko
Bernard-Henri Lévy, magnat français néoconservateur. Il contrôle d’une main de fer le contenu idéologique d’une grande partie des médias et de l’édition en France.

Concernant Bernard-Henri Lévy (surnommé BHL), on connaît son rôle habituel dans la galaxie médiatique et l’influence néfaste qu’il a exercée en 1998 en publiant dans Le Monde – à la suite d’une visite de deux jours sous escorte militaire en Algérie – un texte où il exonérait les généraux algériens de tous leurs crimes, hormis peut-être, disait-il, celui d’incompétence.

Permettez que je cite un extrait de la réponse de Pierre Bourdieu à Bernard-Henri Lévy, qu’aucun média n’a jugé opportun de publier, et qui illustre bien le personnage :
« Tous ceux qui ont été là, jour après jour, pendant des années, pour recevoir les réfugiés algériens, […] qui se sont mobilisés, dès juin 1993, dès les premiers assassinats, non seulement pour apporter secours et protection autant que c’était possible, mais pour essayer de s’informer et d’informer, de comprendre et de faire comprendre une réalité complexe, et qui se sont battus, inlassablement […] pour arracher la crise algérienne aux visions unilatérales, tous ces intellectuels de tous les pays qui se sont unis pour combattre l’indifférence ou la xénophobie, pour rappeler au respect de la complexité du monde en dénouant les confusions, délibérément entretenues par certains, ont soudain découvert que tous leurs efforts pouvaient être détruits, anéantis, en deux temps trois mouvements. Deux articles écrits au terme d’un voyage sous escorte, programmé, balisé, surveillé par les autorités ou l’armée algérienne, qui seront publiés dans le plus grand quotidien français, quoique bourrés de platitudes et d’erreurs et tout orientés vers une conclusion simpliste, bien faite pour donner satisfaction à l’apitoiement superficiel et à la haine raciste, maquillée en indignation humaniste. Un meeting unanimiste regroupant tout le gratin de l’intelligentsia médiatique et des hommes politiques allant du libéral intégriste à l’écologiste opportuniste en passant par la passionaria des "éradicateurs" [6]. Une émission de télévision parfaitement unilatérale sous des apparences de neutralité. Et le tour est joué. Le compteur est remis à zéro. L’intellectuel négatif a rempli sa mission : qui voudra se dire solidaire des égorgeurs, des violeurs et des assassins, – surtout quand il s’agit de gens que l’on désigne, sans autre attendu historique, comme des "fous de l’islam", enveloppé sous le nom honni d’islamisme, condensé de tous les fanatismes orientaux, bien fait pour donner au mépris raciste l’alibi indiscutable de la légitimité éthique et laïque ? […] » [7]

Bernard-Henri Lévy, ce médiocre penseur présenté partout comme un intellectuel, cet essayiste engagé aux côtés des puissants — en l’occurrence, des criminels de masse — a réussi à mettre sous chape un mouvement d’opinion naissant en France, favorable au peuple algérien.

JPEG - 13.4 ko
Le massacre de Bentalha (22 septembre 1997)

Cela se passait quelques mois après le massacre de Bentalha où, rappelons-le, les militaires qu’il exonérait ainsi de toute responsabilité, avaient planifié et exécuté — en encadrant des escadrons de la mort constitués de terroristes « islamistes » à leur solde — le massacre indicible d’un millier de personnes en quelques heures de la nuit, dans un secteur soigneusement balisé par l’armée qui, pour toute intervention, s’est bornée à empêcher les populations des villages voisins de porter secours aux assiégés, et à barrer la route aux victimes pour les forcer à regagner les lieux du massacre.

Le jour où cette vérité — que ne contestent que ces « agents » de la désinformation — sera admise par les médias, Bernard-Henri Lévy apparaîtra sous son vrai visage : celui du complice de bien des crimes de masse, de bien des crimes contre l’humanité, et le receleur des spoliations qui en découlent. En attendant, il est considéré comme le philosophe contemporain le plus talentueux du monde.

En vérité, les élucubrations de Bernard-Henri Lévy ne font illusion que dans le microcosme médiatique-politique français qui, contre l’évidence, et de façon délibérée, tente d’imposer une vision binaire du monde où il y a d’un côté les bons démocrates, eux, le Bien, et de l’autre les « islamo-terroristes » et leurs complices, c’est-à-dire tous ceux qui ne prennent pas ce qu’ils professent pour argent comptant, le Mal. Et si Bernard-Henri Lévy a cette influence, c’est qu’il peut compter sur de solides soutiens dans les médias.

JPEG - 14.7 ko
Daniel Leconte, journaliste français néoconservateur et producteur associé à Bernard-Henry Lévy

Sur Arte, une chaîne télévisuelle qui ne manque pourtant pas de compétences, de journalistes et d’historiens intègres, Daniel Leconte sévit en potentat et semble détenir un pouvoir exorbitant. Qu’il y officie comme journaliste à l’éthique problématique, passe encore, étant donné que c’est le sport national. Mais il est aussi copropriétaire — avec Bernard-Henri Lévy — d’une maison de production, Docs en stock, où il réalise des films très contestables du point de vue de la déontologie et de la rigueur. Arte et France télévisions sont devenus un terrain conquis où tous ses films sont diffusés, sans restriction. Les trusts sont interdits dans tous les domaines, sauf dans les médias, où Bernard-Henri Lévy et Daniel Leconte jouent sur du velours.

C’est donc dans ce cadre qu’Arte a organisé une soirée Thema où Bernard-Henri Lévy et Leconte ont déversé leur fiel sur le plateau et au travers de reportages où la partialité était le moindre de leurs défauts. Le matraquage fait ensuite son œuvre, le dogme défendu par cette cohorte malfaisante étant le suivant : les tueurs à l’œuvre en Algérie étaient, de manière évidente, uniquement les fanatiques islamistes comme l’affirmaient les généraux au pouvoir ! Ainsi décrétés innocents par essence, les vrais criminels, pour l’essentiel des agents du DRS (Département du renseignement et de la sécurité), des escadrons de la mort, des ninjas, des milices, purent poursuivre leur œuvre en toute impunité. Et si, ma foi, quelques dérapages étaient à déplorer, ils étaient selon lui parfaitement excusables puisqu’ils avaient pour mission pionnière de barrer la route à la « barbarie islamiste » menaçant la France et l’Occident.

Faire passer des généraux génocidaires pour les sauveurs du monde, voilà l’œuvre en Algérie de Bernard-Henri Lévy, ce « Mickey Mouse » — la comparaison est d’Emir Kusturica, à l’occasion du conflit des Balkans où Tartarin-BHL avait commis des engagements analogues — de la pensée intellectuelle. On connaît aussi son engagement en faveur de la politique israélienne et contre le peuple palestinien, son acharnement contre l’Iran, le Venezuela de Chavez et j’en passe.

L’effet immédiat a été de stopper net le mouvement d’opinion naissant. Ce n’est pas sans conséquence pour le peuple algérien, qui a continué à subir les meurtres de masse sans qu’il soit possible à quiconque, dans le monde entier, de protester, sous peine d’être accusé de soutenir le fanatisme islamique. Concrètement, le régime, qui était sur le point d’être dénoncé à l’échelle mondiale, en est sorti blanchi, renforcé, et légitimé à poursuivre son action meurtrière.

Bernard-Henri Lévy et Daniel Leconte, en anges de la terreur, endossent une lourde responsabilité dans la mort violente de dizaines de milliers d’innocents massacrés après leur intervention, l’armée jouissant d’une impunité acquise grâce à ce blanc-seing.

Si l’Algérie était indépendante aujourd’hui, elle serait fondée à les traîner devant les tribunaux internationaux pour complicité de crimes contre l’humanité. Au lieu de cela, Bernard-Henri Lévy est toujours l’ambassadeur de la position française dans le monde ; et Daniel Leconte continue de déverser à la télévision son venin sur les Maghrébins et les immigrés musulmans, car il voit des barbares dans toutes les banlieues défavorisées entourant Paris.

Silvia Cattori : Tout cela est ahurissant ! La « brochette » des personnalités que vous incriminez dans votre livre s’allonge au fil des pages : Jack Lang, Hubert Védrine, Jean-Louis Bianco, Jacques Attali, Jean-Louis Bruguière [8], Antoine Sfeir [9], Daniel Leconte, Franz-Olivier Giesbert, Guillaume Durand, Yves Calvi, Mohamed Sifaoui, Yasmina Khadra. Ces gens que vous regroupez, qu’ont-ils en commun ? Ont-ils une égale responsabilité dans la collaboration avec « ce simulacre d’Etat » algérien, au cours de ces « années de sang », de cette « sale guerre » qui a fait plus de 200 000 morts ? Selon vous, quelle place occupent précisément Mohamed Sifaoui et Yasmina Khadra ?

JPEG - 15.5 ko
Mohamed Sifaoui, journaliste algérien néo-conservateur

Lounis Aggoun : Mohamed Sifaoui est un homme prêt à « éradiquer » un peuple si cela peut lui apporter une minute de « gloire » à la télévision. Il est une bénédiction pour ce milieu où il fallait un « bougnoule de service ». Il a un profil idéal pour professer la haine du musulman, la haine du jeune de banlieue qui, dans sa dialectique, rêverait de terroriser l’Europe ; la haine des Algériens qui, de son point de vue, sont indignes de la démocratie et ne sauraient rien en faire sinon élire des terroristes à leur tête ; la haine des immigrés qui, prétend-il, n’auront de cesse que lorsqu’ils auront islamisé la France. S’il se conduit de la sorte, ce n’est nullement par conviction, mais parce que c’est l’islamophobie qui paie en ce moment ; il professerait la même haine contre le Français s’il était à Alger, la haine du Satan judéo-américain s’il était en Iran, qu’il prend soin de déverser devant des co-invités triés sur le volet et aussi acharnés que lui.

Voici une anecdote. Invité par I-Télé [10] après un terrible attentat à Alger, je croise Mohamed Sifaoui dans les couloirs, lui aussi convié à réagir à l’événement. Après m’avoir serré la main pour jauger mes intentions, et ayant estimé la consistance de ma poignée de main par trop molle, présageant une attitude hostile à son égard, il se laisse maquiller, fait quelques pas dans le couloir, puis se jette sur son manteau et s’éclipse en simulant une crise, accusant la rédaction d’insulter la mémoire des victimes en donnant la parole à des individus comme moi. Simulacre d’indignation pour éviter d’être confronté à un contradicteur en direct, sans échappatoire possible. En différé, il aurait pu exiger que soient coupées les séquences dérangeantes pour lui, comme il le fit un jour dans l’émission télévisée Arrêt sur images où il avait exigé rien de moins que la censure d’Olivier Roy, réduit à faire de la figuration sur le plateau.

Voilà pour la méthode du « combattant de la démocratie » Sifaoui. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. On croirait que la rédaction d’I-Télé trouverait intolérable qu’un simple invité lui dicte sa conduite et s’interdise de le solliciter à nouveau. Mais une rédaction n’est pas un corps uni et l’inénarrable Robert Ménard [11] — le plus grand pourvoyeur d’agents du Département du renseignement et de la sécurité algérien, dans les médias français du temps où il était directeur de Reporters sans frontières — le reçoit en octobre 2010 dans une parodie de débat musclé qui n’avait d’autre but que la promotion du dernier ouvrage de Sifaoui. Ce dernier préconisa qu’Eric Zemmour soit interdit de parole à la télévision publique dans son propre pays, au prétexte qu’il est raciste — en somme, un ultra-raciste devisant avec un autre sur le sort à donner à quelqu’un qui l’est nettement moins qu’eux deux —, Ménard, devenu de façon instantanée, après une virée décevante dans les pays du Golfe, où comme chacun sait, règne partout la plus grande liberté de la presse, l’intellectuel-scientifique-moralisateur-paternaliste, qui trouve tout ce qui le dérange « ridicule », « stupide même », devenu l’âme en quelque sorte de la chaîne quand son patrimoine intellectuel repose sur deux idées simplistes, en concordance de vues avec Sifaoui, qu’il ressasse à longueur d’interviews : « La France, terre chrétienne » et les « Arabes, réfractaires à la démocratie ».

Les médias français, et des hommes comme Jean-François Kahn ou Paul Amar, promeuvent un Mohamed Sifaoui qui, s’il parvenait au pouvoir, les enverrait au bûcher sans la moindre hésitation.

JPEG - 15 ko
Mohammed Moulessehoul (alias Yasmina Khadra), officier algérien chargé de la répression contre les islamistes en Oranie. Il se retire soudain de l’armée, signe des romans et incarne depuis une fausse opposition à celle-ci.

Le cas de Yasmina Khadra – pseudonyme de Mohammed Moulessehoul – se veut plus subtil. Ayant anéanti l’opposition, les généraux algériens avaient besoin de quelqu’un pour l’incarner dans les médias français. D’où la pseudo-retraite de l’armée de cet homme pour personnifier une opposition dans un univers où toute entorse à la version officielle est interdite. Un prétendu opposant qui a justement pour particularité d’être toujours en phase avec les projets du DRS et qui colle parfaitement avec le discours officiel. Son rôle : sous-estimer la menace ou la nier lorsqu’elle existe et l’inventer quand elle n’existe pas. Un agent parachuté derrière les lignes ennemies pour faire son œuvre de sabotage de la démocratie, en quelque sorte. Un « intellectuel » qui se croit digne des meilleurs prix littéraires français et qui serait bien en peine de produire une dissertation digne d’un élève de terminale si elle ne lui était pas soufflée par une brigade de rédacteurs du DRS. Un rôle qu’il peut jouer d’autant plus facilement que, à l’instar de Sifaoui, le terrain est balisé devant lui pour qu’il ait rarement à faire face à un contradicteur qui l’affronte sur le fond.

Mais l’ambition de M. Moulessehoul (Khadra) bute contre une réalité incontournable : il ne sait pas s’exprimer, ce qui l’oblige à restreindre ses interventions à la télé aux opérations de promotion de « ses » ouvrages où un discours indigent vient systématiquement contredire l’érudition supposée des textes qu’il signe. Un vrai débat résoudrait la question en une seule fois et établirait de façon irrévocable que Sifaoui et Khadra sont les ennemis du peuple algérien, les ennemis de la démocratie, les alliés du terrorisme international, les alliés des stratèges de la tension, bref, tout ce qui constitue un bon agent du DRS.

Silvia Cattori : Un passage de votre livre (page 535) me semble également éclairer des manipulations qui ont entouré la guerre contre le peuple d’Afghanistan [12] et continuent d’alimenter la propagande contre l’Iran, propagée en sous main, par Israël [13] : « Ceux qui ont délibérément soutenu un programme qui proclame ouvertement l’éradication d’une partie de la population, ceux qui ont offert leur aide à une tyrannie sur le point d’être démasquée, et ont assuré le relais de leur propagande à un régime mafieux, ne sont pas de simples spectateurs mais des complices. Le journaliste, l’expert médiatique, l’homme politique, peuvent gripper cette machine, or, ils n’ont contribué qu’à huiler ses mécanismes. Il s’agit là du stade suprême de la complicité. (…) C’est cette tâche ignoble qu’ont froidement accomplie Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, bien secondés par Daniel Leconte et quelques autres leaders d’opinion en 1998. (…) Non contents de ne rien faire au bénéfice des victimes, ils ont activement milité pour empêcher la mobilisation de s’organiser pour freiner les bourreaux… » Ce passage a de quoi inquiéter sur les complicités qui contribuent à assurer une audience à ces personnages machiavéliques. Avec ce que l’on sait aujourd’hui de leur alignement [14] sur Israël et les néoconservateurs, on en déduit qu’ils ne sont pas arrivés sur ce terrain par hasard, par erreur !? Sont-ils attachés à un appareil précis ?

Lounis Aggoun : Je me garde d’énoncer des choses dont je ne sais rien et je m’efforce de ne rien écrire que je ne serais capable de défendre devant un jury d’assises. Je me contente de ce je sais pour certain et cela est déjà suffisamment accablant pour cette communauté parasite. Pour autant, les réseaux financiers, industriels, médiatiques, intellectuels, etc., sont bien documentés par de nombreux ouvrages parus ces dernières années. Et les méfaits avérés de Bernard-Henri Lévy sur le peuple algérien sont suffisamment graves pour qu’il soit inutile d’en rajouter. Chacune de ses interventions a été une atteinte à la simple raison, une atteinte à l’humanité.

Silvia Cattori : « Entendre les médias traiter de sujets concernant les Algériens est pénible », écrivez-vous, à la fin de votre ouvrage. En quoi les chaînes télévisées TF1 et France 2 [15], que vous appelez à ne plus regarder, sont-elles plus particulièrement blâmables ? Pensez-vous que leurs rédactions savaient que les massacres attribués au Front Islamique du Salut (FIS) ou au Groupe islamique armé (GIA), faisaient partie d’une « stratégie de la tension » soutenue par des grandes puissances, dont la France ? Est-ce pour étouffer « l’inavouable » qu’elles continuent de solliciter Alain Bauer [16] et Xavier Raufer [17], que vous dites appartenir à une « nouvelle classe d’experts, d’agents d’influence ayant fait carrière dans les services » ?

Lounis Aggoun : Je dis simplement que, quand on a compris que TF1 fabrique du mensonge, que son journal télévisé ne fait pas de l’information mais du bourrage de crâne pour rendre le cerveau de son auditoire « disponible » pour Coca-Cola — selon les termes de son ancien président —, il faut être logique avec soi-même et ne pas contribuer à grossir les audiences qui légitiment ses agressions contre la vérité. Cela étant, TF1 est une entreprise privée qui n’a pas vocation à informer mais à aider son patron à gagner des contrats pour bétonner le monde [18] ; et elle le fait somme toute bien. Le cas de France 2 est plus grave puisque son ambition proclamée est d’informer et qu’elle a une mission de service public qui devrait lui interdire de jouer avec la vérité. Or, sa rédaction réalise le tour de force de faire pire que TF1. Quand Monsieur Pujadas ment, il trahit la confiance de ceux qui financent son salaire, c’est plus pénible. La seule justification qu’il donne à ses trahisons est que ses pourfendeurs sont populistes et jouent le jeu du Front National (FN).

Il ne serait pas très compliqué de démontrer que David Pujadas — tout comme Daniel Bilalian avant lui — ont plus contribué au succès des thèses du FN que Jean-Marie Le Pen lui-même. Et depuis que Nicolas Sarkozy a repris dans des termes encore plus crus les thèses du FN, elles trouvent subitement grâce aux yeux de Pujadas.

JPEG - 13.8 ko
Christian de Bongain (Alias Xavier Raufer), journaliste et criminologue français. Il a travaillé pour diverses couvertures de la CIA, dont le National Strategy Information Center de Bush père.

En voyant les avions percuter les Tours Jumelles, Pujadas a eu cette réaction consternante : « Génial ! ». On devine aisément ce que les propagandistes auraient fait de ce moment « culte » de télévision s’il s’était agi d’un « jeune de banlieue ». Le passage aurait tourné en boucle dans tous les films, comme preuve irréfutable de la barbarie terroriste qui menace aux portes de Paris. S’agissant de Pujadas, tout le monde s’est accordé pour lui trouver des circonstances atténuantes ! Les loups n’ont pas la réputation de s’entredévorer. Et dans cet univers de prosélytisme islamophobe, un Xavier Raufer est une perle : « Il n’y a que parmi les chercheurs du CNRS qu’on croit encore que l’islam n’est pas un danger », affirmait-il devant Yves Calvi il y a quelques années. Tandis que, évoquant les tortures dans la prison d’Abou Ghraïb, Antoine Sfeir disait : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. » Pas davantage de protestations. On est pourtant bien sur la télévision publique. On peut multiplier à l’infini les citations d’interventions de Jean-Louis Bruguière, Louis Caprioli, Roland Jacquard, Paul Ammar, Daniel Leconte, Philippe Val, etc., qui sont des hymnes racistes, islamophobes, des déclarations qui n’ont rien à envier aux outrances du leader du FN.

Silvia Cattori : Cette « deuxième » guerre d’Algérie n’a-t-elle pas conduit au climat de méfiance et de rejet que les Arabes musulmans connaissent aujourd’hui, notamment en France ? Et au fait que les Algériens, où qu’ils se trouvent, ont des raisons d’être inquiets ? En somme tout s’est déroulé comme les stratèges d’Etat le voulaient ?

Lounis Aggoun : La stratégie de la peur n’est pas nouvelle. Les généraux algériens voulaient garder le pouvoir, quitte à « éliminer deux millions d’Algériens ». Voilà la chose faite.

Silvia Cattori : En Algérie, la vérité est dangereuse pour ces dirigeants qui n’ont pas la conscience tranquille. Mais est-ce aussi le cas en France ?

Lounis Aggoun : Le fait que la vérité soit dangereuse n’empêche pas les Algériens de la réclamer, au péril de leur vie. Le courage des familles de victimes du terrorisme et de leurs comités de défense — qui ont préféré l’honneur dans le dénuement aux millions que les généraux étaient prêt à leur verser pour obtenir leur démission et leur silence — est infiniment plus méritoire que tous les livres que l’on peut publier à l’abri de la répression immédiate. Et ils sont nombreux à écrire des vérités accablantes en Algérie même. Le seul journal qui ait annoncé la sortie de mon livre ne se trouve pas en France ; c’est le Quotidien d’Algérie, et c’est pour en dire du bien. Les médias français occultent systématiquement les efforts incessants des Algériens pour recouvrer un peu de dignité et la souveraineté sur leur propre terre. Une grande partie du drame algérien se vit hélas en France de même que s’y situe le nœud gordien de sa résolution. Mais les médias français ont atteint un tel stade de compromission qu’ils pratiquent l’omerta dans une mesure plus importante encore qu’en Algérie, où certaines révélations parviennent à filtrer, à la faveur de luttes de clans qui se traduisent par des règlements de comptes dans les médias.

Silvia Cattori : Il existe des gens qui ont une exigence de vérité, mais le grand public n’y a quasiment jamais accès. Ce ne sont pas eux qui sont généralement invités à s’exprimer. Vous leur faites honneur dans votre livre du reste. Je pense à ce témoin important de la collusion franco-algérienne : Lucile Schmid [19] Y a-t-il une autorité qui leur fait barrage ?

Lounis Aggoun : C’est même une règle que les seuls qui soient admis dans le débat en France se situent aux extrêmes et que ceux qui peuvent contribuer à la concorde entre les peuples algérien et français sont systématiquement bannis des médias. L’ambassadeur des Nations Unies à Alger, Paolo Lombo, fut invité à quitter le territoire après les inondations de Bab-el-Oued, en 2001, quand il déclara que les Algériens avaient besoin de liberté et de démocratie et non qu’on leur donne du pain. Un téléthon organisé en grande pompe — couronné par un match de football Algérie-OM — a réuni 2 milliards de dinars dont les habitants de Bab-el-Oued n’ont jamais vu la couleur.

Tout le monde peut constater au quotidien — au point que ça en devient caricatural — que chaque fois que quelqu’un est disposé à dénigrer le peuple algérien et à vanter les mérites du pouvoir militaire, il est accueilli avec force compliments sur tous les plateaux de télévision. A contrario, quiconque prend la défense du peuple et critique le régime en est aussitôt banni : Bourdieu y était un paria, François Burgat y est inexistant, et Olivier Roy en a complètement disparu. On peut multiplier les exemples à l’infini, de spécialistes de l’Algérie, d’anciens journalistes du Monde et de Libération — qui ont vécu dans le pays et l’ont aimé — qui ne sont jamais invités à s’exprimer. Anne Dissez était présente dans les bureaux du FIS en décembre 1991, et a été témoin direct, lors de l’annonce des résultats de l’élection, du blêmissement du dirigeant du FIS de l’époque, Abdelkader Hachani (un intellectuel, attaché à la démocratie et à l’intérêt de son pays, et non moins islamiste), qui ne souhaitait nullement la victoire. Hachani a été assassiné depuis par le DRS parce que ne cadrant pas bien avec l’image de l’islamiste égorgeur de bébés que les généraux voulaient présenter ; Anne Dissez a été quant à elle invitée à quitter le pays, manu militari. Jean de la Guérivière, Georges Marion, José Garçon, Florence Aubenas, Joëlle Stoltz, je pourrais vous citer une longue liste de journalistes capables de parler intelligemment de l’Algérie et qu’on ne peut accuser d’être des fanatiques de l’islam. Outre d’interdire l’accès à ces « intellectuels positifs », on dissuade les journalistes encore attachés à quelque probité intellectuelle en mettant au placard quiconque s’aventure à inviter ces empêcheurs de désinformer en rond.

Je ne parle évidemment pas des Algériens, suspects par postulat. Personne ne trouve sidérant que, depuis la décennie 1990, tout ce que l’Algérie a engendré comme grands esprits se soit totalement volatilisé. Ne reste à offrir au public français que le discours indigent de Mohamed Sifaoui et Yasmina Khadra. Au génocide physique succède l’extermination médiatique de tous les intellectuels algériens dans le paysage audiovisuel français.

Le pouvoir français, les médias français, sont sous influence directe des services algériens ; ce n’est un secret pour personne. En fait, en l’état actuel des choses, il n’y a rien que le pouvoir algérien ne puisse se permettre en France. Il peut faire exploser des bombes, assassiner des hommes, semer la terreur, et ce sont les médias et les hommes politiques français qui viendront à son secours pour proclamer qu’il est insoupçonnable. Le pouvoir qu’exerce Alger sur Paris est exorbitant. Quiconque détient un pouvoir ou une influence a été acheté par les généraux durant l’année 2003, joliment baptisée « année de l’Algérie en France » ; les réfractaires sont quant à eux graduellement écartés. Des milliards ont été déversés pendant toute une année sur tous ceux qui se déclaraient disposés à faire la promotion du régime, à « collaborer » avec l’Algérie comme le répétait alors le VRP de Bouteflika, Cheb Mami. Le scandale Khalifa, et ses 7 milliards d’euros de fonds dilapidés (qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg de la spoliation), n’est pas une affaire algéro-algérienne, c’est presque une affaire franco-française ; l’Algérie n’a fait, comme toujours, que fournir le fric.

Silvia Cattori : J’aimerais revenir sur les relations entre le régime de Bouteflika et l’Elysée et sur des actions que l’on attribue à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) évoquées lors du précédent entretien. En effet celui-ci a suscité un abondant courrier de lecteurs qui, à ma surprise, paraissent convaincus que les actes attribués par les divers pouvoirs à l’AQMI sont manipulés par l’État algérien avec la complicité de services français notamment !

Lounis Aggoun : Je vous le disais précédemment : AQMI, c’est le DRS. Rendez-vous compte qu’au moment où le monde occidental proclame dans une belle unanimité que le terrorisme est le fléau primordial à combattre, les intéressés se donnent comme préalable de leurs investigations d’exclure de la liste des suspects le principal coupable. Le DRS a beau signer ses actes terroristes, les juges, les politiques, les médias et les policiers français concernés, organisent des mascarades pour le disculper et pour tenter d’identifier un coupable par essence impossible à confondre puisqu’il est, par décret, insoupçonnable. Restent les lampistes, ceux qui se sont pris les pieds dans le filet, Khaled Kelkal, Boualem Bensaïd, Rachid Ramda et consorts, qui endossent une bien lourde responsabilité au regard de leurs capacités réelles, et que les divers protagonistes (policiers, chroniqueurs judiciaires, jusqu’aux associations de victimes) acceptent comme les parfaits boucs émissaires pour évacuer le problème en se donnant bonne conscience — les personne arrêtées sont, à un degré ou un autre, coupables — pendant que les commanditaires des actes en cause sont reçus avec faste à l’Elysée pour organiser le pillage des ressources de l’Algérie.

Tout cela conduit à dire que l’AQMI a de beaux jours devant elle. Mais le nom de cette organisation est en soi un chef d’œuvre de manipulation. En quatre mots, on met au ban de l’humanité, sans autre justification que celle de voir ces mots ainsi accolés, l’islam et tous les peuples du Maghreb, en les liants à Al-Qaïda et Oussama Ben Laden. On prétend, dans une déclaration, que l’organisation est soutenue par Al-Qaïda et financée par des pays et des organisations très riches et, dans la même phrase, qu’elle a besoin d’enlever des Européens pour se financer. On affirme un moment qu’elle est suréquipée — sans que jamais, au grand jamais, les intérêts du régime algérien contre qui elle est censée se battre soient mis en danger — et l’instant d’après que c’est une armée de gueux. On prête à l’organisation le dessein de mener une guerre totale aux envahisseurs et aux Occidentaux, et tout le monde trouve normal qu’elle n’ait jamais attenté à leurs intérêts — et surtout pas aux étasuniens qui pullulent dans la zone — quand le désert, où elle est censée vivre « comme un poisson dans l’eau », recèle des milliers de kilomètres de pipelines qu’il serait très aisé de faire exploser.

On affirme l’organisation décimée et, sans transition, que le demi-millier de ses soldats contrôle un territoire grand comme l’Europe de l’Ouest, dans un terrain parmi les plus hostiles de la planète, où se concentrent pourtant les forces armées de quatre pays qui, officiellement, les traquent, avec l’appui des forces spéciales de la France, de l’OTAN, des USA, etc. On proclame que ces terroristes sont capables de frapper où ils veulent, quand ils veulent, et chaque fois qu’ils frappent, c’est dans un dessein trouble mais dont on découvre tôt ou tard qu’il sert des objectifs purement crapuleux, qui n’ont en tout cas strictement rien à voir avec un quelconque mobile religieux. On prétend ces hommes irréductibles et on diffuse régulièrement leurs sommations contre tel ou tel pays s’il ne se conforme pas à leurs exigences, abroger la loi sur la burqa en France par exemple. Est-ce à dire que si la France se plie à cette exigence, AQMI accepterait de la laisser piller les pays du Sahel de ses ressources ?

Comment concilier cela avec le dessein initial d’Al-Qaïda, qui est de mener une guerre totale contre les Occidentaux ? Jamais AQMI — et, avant elle le GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) ou encore le GIA — n’a commis un acte, en 20 ans d’existence à maintenant, qui ait contribué à affaiblir le régime et à servir le peuple. On peut aisément prouver que chacune de ses actions d’envergure est intervenue à un moment clé qui a eu pour conséquence de desservir le peuple algérien et de renforcer le régime.

JPEG - 19.4 ko
Amari Saïfi (alias Abderazak el Para ou Abou Haydara), dit « le Ben Laden du Sahara », leader du GSPC. Ce « terroriste islamiste » est en réalité l’ancien commandant de la garde du ministère de la Défense algérien et un agent du Département de renseignement et de sécurité (ex-Sécurité militaire)

Dans la littérature foisonnante sur AQMI, qui rappelle que Amara Saïfi [20], alias Abderazak El-Para, alias « le Ben Laden du Sahara », vit paisiblement au club des Pins à Alger, après avoir été présenté comme celui qui a conduit au ralliement du GSPC à Al-Qaïda ? Tout ça pourrait être loufoque, mais des « experts », des « spécialistes », des « directeurs d’instituts », de « centres de recherche », d’« observatoires », se relaient sur tous les plateaux télévisés pour nous conter, sans rire, une fable qui ne tient que parce qu’elle est énoncée sans contradicteur, par des individus qui peinent à masquer leur filiation avec les services secrets, les centrales mêmes qui gagnent à diffuser toutes ces intoxications. Tous ces pouvoirs illimités, de police, de justice, de médias réunis, ne parviennent pas à produire une version des faits qui puisse résister à la moindre contradiction. C’est pour cela que s’impose le bannissement de toute parole se démarquant de l’histoire officielle.

La lutte antiterroriste à l’échelle mondiale telle que la conduisent les décideurs actuels et leurs propagandistes est un échec patent. Elle n’a pas pour conséquence de diffuser la démocratie là où elle est inexistante, elle l’anéantit là où elle existait. C’est exactement l’objectif des terroristes. La seule réponse concrète des pouvoirs occidentaux consiste à proposer des mesures de fichage de la population, la multiplication des systèmes de surveillance, de biométrie, et donc à anéantir tout ce que les démocraties ont de démocratique. Et pour quel résultat « pragmatique » ?

La présence de Français dans le Sahel risque à la longue d’être intenable. L’intérêt stratégique - si l’on aborde la question du point de vue purement cynique de l’intérêt français - est pourtant vital. Roland Jacquard, Xavier Raufer, Antoine Sfeir, Louis Caprioli, Jean-Louis Bruguière, Mohamed Sifaoui, voilà les ennemis de la France, car ils sont les complices directs du terrorisme international, leur discours étant axé de sorte à disculper les vrais commanditaires et à tout mettre sur le compte de lampistes.

Alors, AQMI, c’est le DRS. Tous ceux qui prétendent le contraire sont de dangereux contrefacteurs. Leur discours n’est que de l’incantation, doublée d’artifices qui ne doivent rien à la déontologie : feindre d’ignorer l’existence d’ouvrages qui attestent de la réalité de certains faits, pour ne pas avoir à donner écho à des vérités dérangeantes ; imposer la charge de la preuve à la victime, quand elle devrait incomber à celui qui accuse.

Je mets au défi quiconque, parmi tous ceux qui détiennent ces pouvoirs — de médias, de police, de justice, de politique et d’investigation de tous ordres —, d’apporter le moindre élément qui ne soit pas du ragot invérifiable, de prétendus attentats déjoués, de confidences d’agents secrets qui n’ont de vocation qu’à épater la galerie sans que leurs auteurs soient tenus d’apporter la moindre esquisse de preuve ; tout cela doublé d’un soupçon insidieux qui pèse contre quiconque apporte la contradiction de vouloir favoriser le terrorisme d’être un « conspirationniste », ce qui permet de l’écarter à moindre frais, de la manière dont on procède dans les dictatures.

Je mets au défi tous ces « experts » réunis, de présenter un seul élément tangible de ce qu’ils avancent sur AQMI, sinon des messages virtuels, envoyés par des terroristes virtuels, via des émissaires virtuels, qui attestent de thèses grotesques, qui se sont déroulés selon des scénarios rocambolesques, et énoncées devant des journalistes qui semblent n’avoir pour tout cahier des charges que de gober d’autant plus volontiers le mensonge que celui-ci est gros. Jacquard, Bruguière, Sifaoui, Sfeir, Raufer et autres Guidère — la nouvelle version BCBG (Bon chic bon genre) de l’expert qui se fout de vous — n’ont pas ambition de mettre fin au terrorisme ; ils favorisent sa dissémination et légitiment l’instauration de la dictature dans les sociétés occidentales.

Fin novembre 2010, Nicolas Sarkozy participera à une réunion de l’Union pour la Méditerranée. Lorsque l’on verra à la télévision les chefs d’Etats ainsi réunis, nous pouvons être certains d’avoir face à nous quelques-uns des plus sûrs commanditaires et organisateurs du terrorisme international et leurs complices ainsi que les receleurs de leurs actions. C’est ainsi qu’une poignée de prédateurs exercent leur férule sur la quasi-totalité de l’humanité, en lui attribuant les méfaits dont ils sont les instigateurs, puis en lui imposant d’apporter la preuve de son innocence après lui avoir ôté tous les moyens qui leur permettrait de la réunir.

Il est temps que cela s’arrête. Cela peut se faire en ne laissant plus passer le mensonge. En mettant les propagandistes, où qu’ils s’expriment, sur un plateau de télé ou dans un bar, face à l’évidence : ils sont les complices indiscutables du terrorisme. Ils seraient bien en peine de vous prouver le contraire ; malgré les pouvoirs et les moyens infinis dont ils disposent. Mettre fin au plus grand fléau de l’humanité, le terrorisme, mérite bien un débat entre gens sérieux, tout de même ! Or, Mohamed Sifaoui, la flétrissure suprême de la pensée, est considéré par les médias français comme le summum de l’intellectuel arabe. C’est criminel.

Silvia Cattori : Votre précédent livre, qui a rencontré un large public, a été occulté par les grands médias. Pensez-vous que celui-ci ait des chances de connaître un meilleur accueil médiatique ?

Lounis Aggoun : Lorsqu’on prétend aligner la chronique insoutenable de 200 ans de faits inavouables, on ne peut pas espérer voir les relais du mensonge permanent faire la promotion d’un ouvrage qui dépeint leur propre faillite. Quand bien même chacun verrait 99 raisons d’en parler — notamment parmi ceux qui prétendent militer pour la vérité, contre les médias conventionnels —, l’ouvrage recèle une centième vérité dérangeante pour lui. Il préférera donc occulter les 99 qu’il voudrait promouvoir pour ne pas donner crédit à cette centième qui l’accable. La difficulté est alors de concilier cette entorse avec la promesse de déontologie qu’il a placée sur le frontispice de son site, mais l’art du mensonge n’est-il pas de savoir se mentir à soi-même ? Recensez toutes les personnes qui auraient une petite raison de participer à l’omerta et vous aurez une idée du drame algérien. Les généraux ne sont que le couronnement d’une faillite qui dépasse hélas largement les frontières du Club des pins [21].

Pour espérer un soutien médiatique, il faut être poli. Le hasard a voulu que mon livre paraisse un mois avant un autre, tout entier consacré à l’inavouable histoire de François Mitterrand et la guerre d’Algérie [22] qui est un chapitre parmi une vingtaine du mien. L’excellent ouvrage de François Malye et Benjamin Stora a bénéficié d’un accueil enthousiaste tandis que le mien est salué par l’omerta. Pourquoi ? Au-delà de la bienveillance tout à fait légitime des médias pour l’historien respectable qu’est Benjamin Stora, il y a une autre dimension plus contestable. Leur livre est un peu de l’histoire au passé simple quand le mien est à l’imparfait. Mon livre a une projection dans le présent quand le leur est presque un solde de tout compte contre un homme qui ne peut plus nuire.

Or, et c’est une dimension dérangeante de mon livre, les démêlés de Mitterrand avec l’Algérie ne se sont pas arrêtés en 1982 en votant l’amnistie des généraux français putschistes et en redonnant aux généraux algériens — non moins putschistes — une partie des archives qu’ils ont aussitôt mises sous scellés, et interdites d’accès. Ils se sont poursuivi par-delà sa mort même. Le mien ne s’arrête pas là où c’est commode, il démontre qu’à partir de 1982, Mitterrand n’a eu de cesse de reprendre les événements là où ils étaient quand de Gaulle l’a « spolié » du pouvoir en 1958. Et que la « sale guerre » commencée en 1990, avec ses éclaboussures en France même, et encore à l’œuvre aujourd’hui, malgré les apparences, est la conséquence directe de cette obsession algérienne de François Mitterrand. L’histoire est bien accueillie tant qu’elle est inoffensive, tant qu’elle n’est pas dérangeante au présent pour « l’establishment ».

À la sortie de Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats [23], dans une interview accordée au Quotidien d’Oran, avec Mohammed Harbi — et sans que la question du journaliste ne s’y prête vraiment — Gilbert Meynier évoque, sans le citer, « un ouvrage paru récemment » qui expliquerait tout « par la manipulation ». Le DRS a dû apprécier. Si ce qu’il proclamait, qu’on ne peut pas tout expliquer par la manipulation, est une vérité générale indigne d’un grand esprit comme lui, telle n’a jamais été notre intention. Nous avons simplement démontré par A+B que, à propos d’un certain nombre d’affaires sur lesquelles circulent des thèses mensongères, la main du DRS est patente. Pour contester notre ouvrage, il aurait été intellectuellement honnête de recenser explicitement les points de notre démonstration sur lesquels il n’était pas d’accord. Nous attendons toujours. Il n’y a jamais eu le moindre démenti sur aucune des accusations très graves, avec le nom des coupables, qui se trouvent dans le livre ; l’histoire nous a donné raison sur de nombreux dossiers — celui du meurtre barbare des moines de Tibhérine, par exemple —. Pourtant, le mensonge et la vérité officielle perdurent, qui font des Algériens un peuple de terroristes en puissance et une nuisance pour leurs voisins, et des généraux meurtriers les gardiens de la liberté et les parangons de la démocratie.

En tout état de cause, quand le moindre fait divers aux antipodes donne lieu à des dépêches et à des brèves sur les chaines d’info en continu, les médias français oscillent entre le silence total sur l’Algérie et le mensonge avéré des « intellectuels négatifs ». Et quand cela s’impose, entre le meilleur, qu’incarnent ces historiens qui ont produit une part importante de la connaissance sur l’Algérie, et le pire, incarné par Mohamed Sifaoui et Mohamed Moulessehoul / Yasmina Khadra, il y a un vide inexplicable sinon par la volonté de plaire au régime des généraux. Où est passée la « masse manquante », des centaines de milliers d’intellectuels, de journalistes, de scientifiques, de chercheurs, de cadres de haut vol, que chacun n’aurait aucun problème à trouver dans son environnement immédiat ? Il suffit de ne pas poser la question pour qu’elle n’appelle aucune réponse dérangeante.

Bref, quand la vérité historique n’est pas mensonge, elle doit être calibrée pour être « commercialisable ». L’histoire est devenue un fonds de commerce que ses « légitimes » propriétaires — ils se partagent l’espace avec des charlatans de tous ordres, de faux prophètes, des imposteurs, des apprentis-sorciers, pour tout dire des terroristes — gèrent avec science. Et, épisodiquement, au compte-goutte, ils concèdent une vérité dérangeante, à raison d’un succès de libraire par an. À ce rythme, il faudrait un siècle de succès de librairie pour espérer voir émerger enfin, par reconstitution de bribes, une vérité entière. Pendant ce temps, un peuple se meurt. C’est un peu lourd comme sacrifice à consentir pour ne pas commettre de crime de lèse-autorité médiatique.

Silvia Cattori : En conclusion, quelles perspectives pour l’Algérie ?

JPEG - 15 ko
Jacques Attali, économiste et essayiste français, né à Oran. Scribe du président François Mitterrand, il joua un rôle central dans les relations franco-algériennes et le développement du pouvoir militaire.

Lounis Aggoun : Le problème de l’Algérie ne se résoudra pas tant que la France est sous influence algérienne. Et vice versa. Le principal problème est d’ordre médiatique, lié directement à l’information. Ce n’est pas un hasard si celui qui a aidé Larbi Belkheir et son cabinet noir à s’approprier l’Algérie dans les années 1980, l’architecte de la décomposition du pays, le concepteur du libéralisme sauvage (la forme moderne de la tyrannie) et barbare qui a ruiné l’Algérie, est celui-là même à qui Nicolas Sarkozy confie le soin de dresser la liste des « réformes », l’arsenal de la spoliation du peuple par les puissants, à mener en France : Jacques Attali. Un homme omniprésent dans les médias français.

Nous somme à un carrefour de l’humanité. Ou les peuples parviennent à renverser la vapeur en reprenant les rênes de leur destin, ou ils s’engagent dans un monde de terribles féodalités. Ayant compris cela, la question est de savoir si nous, le peuple, allons les laisser nous mener docilement à l’abattoir. J’ai répondu qu’il fallait une révolution et que la révolution consiste non pas à sombrer dans le piège de la violence — dont les seuls bénéficiaires sont les puissants, les dictateurs, les forces occultes, les apprentis-sorciers, les vendeurs d’armes, les prédateurs de tous poils, les manipulateurs, les garants du mensonge officiel, les terroristes — mais tout simplement à exiger la vérité. La révolution, ce peut être aussi simple qu’une carte postale envoyée assidument, une fois par mois — au coût d’un timbre-poste, et jusqu’à ce que l’équité soit rétablie — à la rédaction de France 2, à David Pujadas, à Arlette Chabot, pour les rappeler à leur mission d’informer ; à un député, à un président, à tous ceux qui ont trahi, pour leur signifier que l’on ne votera pas pour eux la prochaine fois. Et de tenir parole !

Silvia Cattori : Je vous remercie.

 

 

 Silvia Cattori

[1] « Bentalha : Autopsie d’un massacre » de Jean-Baptiste Rivoire et Jean-Paul Billault. Diffusé par la télévision suisse romande en 8 avril 1999, il a été rediffusé le 23 septembre 1999 dans le cadre de l’émission, Envoyé Spécial.

[2] « Alain Finkielkraut et Bernard Henri Levy, deux propagandistes du "choc des civilisations" », par Cédric Housez ; et « BHL et la gauche zombie », par Diana Johnstone ; Réseau Voltaire, 16 mai 2005 et 12 novembre 2007.

[3] Ancien employé d’Exchange, une agence créée par Melvin Lasky pour servir de paravent aux actions de la CIA dnas les médias, voir « Freedom House : quand la liberté n’est qu’un slogan », Réseau Voltaire, 7 septembre 2004. Il fait partie des « nouveaux philosophes », un groupe d’auteurs lancé par BHL lors d’un programme marketing commun.

[4] Denis Jeambar est un journaliste considéré comme proche des idées atlantistes de Nicolas Sarkozy et des néoconservateurs.

[5] Daniel Leconte, directeur adjoint de l’information sur Arte depuis 1991. Il réalise régulièrement des émissions qui stigmatisent les Arabes et les musulmans, avec des invités généralement triés en fonction de leurs positions atlantistes et islamophobes. Lire : Le « système » Leconte. En 2002, Daniel Lecomte, réputé proche des services secrets algériens, a menacé de mort Thierry Meyssan lors d’une émission d’une radio périphérique —hors antenne, mais devant témoins—.

[6] M. Bourdieu évoquait la soirée Thema du 22 janvier 1998, intitulée « La nuit algérienne ». Parmi les invités, il y avait Khalida Messaoudi, que Bourdieu a qualifié de « passionaria des "éradicateurs" », Saïd Sadi, (président du RCD) Véronique Taveau (journaliste France 2), Denis Jeambar (directeur de L’Express), Werner Herzog (journaliste suisse) et Soheib Bencheikh (mufti de Marseille). Nous ne savons pas qui Bourdieu désignait en parlant « du libéral intégriste et de l’écologiste opportuniste ».

[7] Le passage cité de Pierre Bourdieu a été publié dans l’ouvrage : Contre-feux, Editions Raisons d’agir, 1998.

[8] Voir : « Jean-Louis Bruguière, un juge d’exception », par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 29 avril 2004.

[9] Journaliste libanais établi à Paris, sollicité par les médias quant il s’agit de donner une vision négative des Arabes et des musulmans. Pour répondre à ce que les journalistes islamophobes attendent de lui, Antoine Sfeir n’hésite jamais à surenchérir ; voir par exemple sa charge contre l’intellectuel suisse Tariq Ramadan :
http://www.youtube.com/watch?v=xJlcnJqoYXo

[10] I-Télé est une chaîne de télévision francophone d’information en continue appartenant au groupe Canal Plus.

[11] Voir notre dossier Robert Ménard, ainsi que Le Dossier Robert Ménard par Jean-Guy Allard.

[12] Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, fervents soutiens de la guerre lancée par George Bush en 2001 contre le peuple afghan, qui devait selon leurs dires « libérer les femmes de la Burka » et de « l’islamo fascisme ». Ces personnages n’ont que faire en vérité de la souffrance des femmes musulmanes. Invité d’Alain Finkielkraut, en septembre 2010 sur France Culture, au sujet du désengagement US en Irak et du bilan de la guerre, André Glucksmann a eu le cynisme de déclarer : « Pour les Irakiens, le résultat de cette guerre est positif… les Irakiens y ont gagné à cette guerre » !

[13] Voir : « Le scandale Sakineh », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 16 septembre 2010.

[14] Ils ont été dénoncés en 2004 dans un article de Tariq Ramadan intitulé : « Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires ».

[15] Deux chaînes télévisées françaises grand public. La première appartient au groupe Bouygues, la seconde ressort du service public.

[16] Voir notre dossier Alain Bauer.

[17] Voir « Christian de Bongain, alias Xavier Raufer », Note d’information du Réseau Voltaire, 1er octobre 2000.

[18] TF1 est propriété du groupe Bouygues, une des plus importantes société de Bâtiments et Travaux publics dans le monde, également propriétaire de services de téléphonie mobile et actionnaire d’Alstom.

[19] Elle a écrit sous le nom de plume Lucile Provost, La Seconde Guerre d’Algérie. Le quiproquo franco algérien. (Flammarion, Paris, 1996).
Voir la biographie de Lucile Schmid.

[20] Voir : « “El-Para” l ’énigme d’une absence », par Saïd Ibrahim, Liberté, 26 juin 2005.

[21] Une station balnéaire, à l’ouest d’Alger, à l’usage de la « haute société », des dirigeants de l’État et du gouvernement

[22] François Mitterrand et la guerre d’Algérie, par François Malye et Benjamin Stora, Calmann-Lévy, 2010.

[23] Françalgérie, Crimes et mensonges d’États, par Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, La Découverte, 2004.

 

Source : Réseau Voltaire

Par brigitte - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : Blog citoyen en Haute-Garonne
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 15 décembre 2010 3 15 /12 /Déc /2010 09:35

 
Algérie : Les années de sang et les complicités de la France
par Silvia Cattori*


L’indépendance n’a pas permis à l’Algérie de sortir de la violence. Loin s’en faut. Le pouvoir n’a pas été rendu au peuple, mais a été accaparé par un groupe, initialement choisi par la France pour protéger ses intérêts. Pour se maintenir, ce groupe n’a pas hésité à manipuler des islamistes et à plonger le pays dans un nouveau cycle de violence. Dans un ouvrage documenté, « La colonie française en Algérie. 200 ans d’inavouable », Lounis Aggoun dénonce un système élaboré par des Algériens avec le soutien de la France, puis des Etats-Unis, au détriment de tout un peuple.


 

Silvia Cattori : Votre ouvrage « La colonie française en Algérie. 200 ans d’inavouable » [1] est très impressionnant. 600 pages, denses, captivantes, s’appuyant sur une ample documentation, qui parlent avec empathie d’un peuple maltraité, mis à genoux. On comprend que c’est là le récit d’un homme meurtri par la souffrance de son peuple, résolu à se confronter à cette réalité brutale, à la vérité. Est-ce comme cela que vous le vivez ?


Lounis Aggoun [2] : Je ne souhaite pas mêler mes écrits au flot intarissable de contresens et de contrevérités qui font office de littérature sur l’Algérie. Comment ne pas être meurtri lorsqu’on est le témoin permanent du spectacle de son peuple martyrisé ? Comment ne pas être révolté ensuite de voir le tyran se draper de vertu et se présenter comme le garant de la liberté, le meurtrier, le violeur, le voleur, le voyou, en somme tout ce qui fait l’Etat algérien, venir quotidiennement nous asséner ses leçons de morale ? Il n’y a pas de juste milieu dans le drame algérien. Il y a d’un côté le territoire des colons (les nouveaux s’entend) et de l’autre celui des colonisés, qui vivent une réalité affreuse. Une fois que l’on a pris conscience de cela, pouvons-nous simplement vaquer à nos occupations ? J’ai beau essayer, je n’y arrive pas.

 

Silvia Cattori : L’histoire récente de l’Algérie, de ses relations avec la France, relève du mensonge permanent, dites-vous dans votre livre. La France, voulant préserver coûte que coûte ses intérêts stratégiques en Algérie, a-t-elle vraiment œuvré de façon à ce que, après 1962, l’Algérie ne puisse pas accéder à la pleine possession de sa souveraineté ? L’Algérie comptait-t-elle davantage pour la France, que d’autres anciennes colonies ?


Lounis Aggoun : Les choses ne se présentent pas de façon aussi manichéenne. Cela dit, l’œuvre faussement libératrice du général de Gaulle en Afrique est connue. Comment croire qu’il ait conçu en Algérie le projet contraire à celui qui était le sien dans le reste du continent ? Cela ne revient pas à dire qu’il souhaitait le malheur des Algériens. Loin s’en faudrait. Mais entre son projet, d’une Algérie indépendante entre les mains d’un pouvoir garant des intérêts français (cela, ce sont ses propres propos qui l’attestent) et la concrétisation (une dictature abominable qui a exacerbé toutes les turpitudes de l’ancien colon), il y a une marge et un fleuve de sang. Les dérives du pouvoir après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 sont de la responsabilité des Algériens (quelles que soient les influences extérieures, qui sont réelles). Mais le mensonge originel (et il est colporté par ceux-là mêmes qui prétendent militer pour la vérité et l’histoire) consiste, un demi-siècle après, à nier qu’au départ il y a une volonté du pouvoir français de noyauter l’administration algérienne. Après, c’est une trivialité de dire que l’apprenti-sorcier a perdu le contrôle de sa créature diabolique. C’est tout cela que j’ai souhaité documenter dans cet ouvrage, en m’appuyant non pas sur des racontars mais sur les déclarations des plus hauts responsables concernés au sein de l’Etat français et du pouvoir algérien. La vérité est là, écrite par bribes. J’ai simplement réuni les bribes et la vérité émerge, aveuglante. Il suffit de vouloir la regarder en face, pour tenter de reconstruire le futur sur des assises saines ; ou détourner les yeux et continuer à fonder les relations entre les deux pays sur des sables mouvants. Les faiseurs d’opinion pourront continuer (je ne me fais aucune illusion) à prétendre que la France n’est pour rien dans le désastre algérien après l’indépendance et que ceux qui affirment le contraire ne sont que des excités immatures ; les faits sont accablants et la démonstration restera.

 

Silvia Cattori : L’affirmation que l’Indépendance a été suivie « d’une première décennie d’élimination des élites et de noyautage » met à mal la vision romantique qui avait cours dans les années 60-70, d’une Algérie socialiste triomphante, admirable, toute engagée dans le soutien des mouvements de libération, dotée de brillants diplomates, forte d’une remarquable politique étrangère ? Etait-ce une vision totalement erronée ? Pouvez-vous expliciter ?


Lounis Aggoun : Entre les envolées lyriques de Houari Boumédiène [3] sur la scène internationale et la réalité qu’il imposait au peuple algérien, il y a la différence entre le jour et la nuit. Et comme dans toute illusion, les déconvenues sont d’autant plus douloureuses que le rêve était beau. Quant aux brillants diplomates (et il n’est pas question de dire qu’il n’y en eut pas), ils n’ont servi que de caution à des politiques qui relèveraient du crime contre l’humanité si une justice internationale pouvait se pencher sur la question. Au demeurant, la réponse à votre question est simple : la qualité de cette administration peut aisément se mesurer au fait que l’un de ses plus éminents membres, Abdelaziz Bouteflika, est devenu président en 1999, près de quarante ans après avoir jeté les jalons de la dictature algérienne ; et qu’il poursuit son œuvre dévastatrice en ce moment même. Il faut toujours se méfier des histoires romantiques. C’est la vocation de l’élite de ne pas y sombrer. Or, des observateurs et les commentateurs de tous ordres continuent de colporter des sornettes qui justifient le maintien d’un pouvoir dont ils se prétendent les opposants.

 

Silvia Cattori : Vous avez sans doute des raisons qui vous permettent d’associer Ahmed Ben Bella à Boumediene et Bouteflika. Ben Bella, invité à la tribune de grands rassemblements, et fort applaudi, comme je l’ai constaté au Forum social européen (FSE) à Florence en Italie, en novembre 2002, demeure très estimé. Qu’a-t-il en commun avec eux ?


Lounis Aggoun : Ben Bella, c’est l’homme qui a confisqué la liberté aux Algériens. À ce titre, il endosse la plus lourde responsabilité dans le malheur de son peuple. Depuis qu’il a été déchu, je ne crois pas avoir entendu dans sa bouche un début d’autocritique. Au contraire, chaque fois qu’il intervient, c’est pour accabler les meilleurs cadres politiques de la Révolution et pour justifier le sort qui leur a été réservé (souvent leur meurtre). Qu’il fasse illusion dans les forums mondiaux est significatif de l’efficacité du travail des historiens et des journalistes. Quant aux organisateurs de ces forums, ils sont souvent ceux-là mêmes qui ont été bercés par l’aventure romantique que vous évoquez ; et ils ne souhaitent pas plus que les autres qu’on détruise leurs idoles. Ils sont nombreux dans la mouvance communiste qui, après s’être trompés en 1938 en soutenant Staline (avant de se ressaisir – une fois n’est pas coutume – dans la Résistance), puis en 1956 en votant les pouvoirs spéciaux à l’armée (ils soutiendront de la même façon une autre sale guerre en 1992, en prétendant vouloir sauver les Algériens d’eux-mêmes, et en relayant une politique proprement génocidaire, baptisée sans complexe « éradication »), ont cru se refaire une virginité en soutenant le pouvoir totalitaire qui s’installait en Algérie. Ils ont fait de ce soutien l’œuvre positive de leur vie. On aura alors beau les mettre aujourd’hui face à l’évidence, ils préféreront détourner les yeux.

Mais votre question mérite d’être élargie. Lorsqu’on découvre les affres du pouvoir actuel, les crimes du précédent paraissent en comparaison véniels (les 200 000 morts de la décennie 1990 sont un crime de masse ineffaçable, mais les menées destructrices à l’œuvre en ce moment auront à long terme des conséquences plus graves encore). Au vu de la décennie 1990, celle de 1980 avec Chadli paraît avec le recul somme toute assez douce. Et si l’on tient compte des affres de la décennie 1980 de Chadli, le règne de Boumediene paraît relever de l’âge d’or de l’indépendance algérienne. Connaissant les abominations du régime de Boumediene, l’ère de Ben Bella (où s’est pourtant fondée la dictature) paraît donc relever d’une époque de rêve. Outre que le temps apaise les malheurs engendrés par les pouvoirs successifs, cela traduit la descente inexorable aux enfers des Algériens. C’est cette réalité que j’ai aussi voulu retracer dans ce livre. Quant aux organisateurs de forums sociaux, il n’est jamais trop tard pour sortir de l’univers onirique où ils se complaisent et l’on peut espérer qu’ils cesseront de mêler leur énergie à celle des extrêmes qu’ils prétendent combattre…

 

Silvia Cattori : Tous les chapitres de votre livre sont passionnants et méritent débat. J’aimerais m’entretenir avec vous en particulier de ces événements que vous décrivez avec précision et qui, dès 1988, préparent le pire. Je crois que peu de gens savent ce qui s’est réellement passé tout au long de ces « années de sang ». Tout cela est terriblement accablant. Jusqu’à quel point le visage de l’Algérie a-t-il été bouleversé à jamais ? Quand pourra-t-on dire que tout cela appartient au passé ?


Lounis Aggoun : Un peuple en cage ; voilà ce que sont les Algériens aujourd’hui. Pour s’en échapper, des hommes et des femmes liquident tous leurs biens pour s’acheter un hypothétique passage en Europe. Sur des barques délabrées qui coulent sitôt en haute mer, ou sur des bateaux en courant le risque d’être jetés par-dessus bord par des équipages qui ne souhaitent pas avoir des ennuis avec les services d’immigration des pays où ils accostent. Si l’âme du peuple algérien s’échine à échapper à la furie, le paysage dans lequel évolue la population a été quant à lui totalement abîmé.

Les Algériens souhaitaient la liberté ; on les a plongés dans la dictature. Ils ont voulu imposer la démocratie en 1988 ; on les a plongés dans l’horreur. Aujourd’hui, ils ne connaissent que des ennemis : ceux-ci se bousculent devant chez eux pour s’accaparer les richesses (pétrole, gaz, minerais, …) que recèle leur sous-sol. Il y a aussi ceux qui vendent des armes au régime qui les assassine. Ceux qui voudraient les sauver de leur prétendue propension à la barbarie et qui viennent expérimenter sur eux l’arsenal de la terreur. Ceux qui les accusent de tous les malheurs du monde et qui, au nom de cela, s’arrogent le droit de les piller. N’oublions pas les médias et les élites occidentales qui désinforment à leur sujet quand elles s’expriment sur eux et qui se volatilisent lorsqu’il devient impératif de les défendre. Dans dix ans, on découvrira que les opérations qui se mènent aujourd’hui – par un gouvernement qui est reçu en grande pompe dans les salons occidentaux – relèvent de crimes contre l’humanité. Et l’on assistera alors non pas à la condamnation de ces crimes, mais à l’élaboration de nouveaux crimes plus abominables encore, qui empêcheront l’opinion occidentale de s’appesantir sur ceux d’aujourd’hui. Et aujourd’hui donc, naturellement, pour éviter que soient traités les crimes de la décennie 1990, le pouvoir est en train de tenter de corrompre la population dans ce qu’elle a de plus intime, ses ressorts sociaux. Et ce pays que je vous décris est dépeint dans les colonnes des médias français comme un Eldorado économique, un exemple de démocratie.

 

Silvia Cattori : Aujourd’hui, il est devenu clair pour vous que le Groupe islamique armé (GIA) était une émanation de la Sécurité militaire algérienne, une « organisation écran ». Cela était-il déjà clair pour vous dans les années 90 ?


Lounis Aggoun : Cela était clair pour les rescapés des massacres à l’instant même où ils enterraient leurs proches. Mais que vaut la parole d’un supplicié quand personne ne consent à l’écouter, et même à l’entendre ? Il suffit de ne pas se départir de ce qui est le propre de l’homme, la faculté à raisonner, pour savoir que si certains attentats étaient bien l’œuvre des islamistes radicaux, les plus emblématiques, ceux qui ont eu le plus grand retentissement en Occident, étaient bien trop bénéfiques pour le régime, et pour lui seul, pour ne pas être suspects : il était essentiel que l’on ne s’interroge pas sur l’identité de leurs véritables commanditaires. Mais que vaut de savoir, que vaut même que tout le monde sache si les seules paroles que l’on entende dans les médias français, aujourd’hui, 10 ou 20 ans après les faits, ressassent la même rengaine falsificatrice. Ceux qui, il y a quinze ans, affirmaient déjà que les émirs les plus sanguinaires, Djamel Zitouni et Ali Touchent par exemple, étaient des agents du DRS (Département du renseignement et de la sécurité) comptent parmi les grands responsables des services de sécurité français. C’est l’un de ces secrets de Polichinelle. Cela n’empêche pas les médias de faire comme si personne ne savait et de débiter des contresens à longueur de journal.

 

Silvia Cattori : Ceux qui sont au courant de ces pratiques secrètes relevant de la « stratégie de la tension », utilisées par les États à l’insu de leurs citoyens, [4] savent, ou peuvent immédiatement comprendre, que tout ce que vous décrivez et qui paraît appartenir à l’inimaginable est malheureusement bien réel, à savoir qu’une poignée de généraux algériens ont délibérément plongé leur propre pays dans le chaos dans le but d’en accuser le Front Islamique du Salut (FIS), [5], et que la « guerre d’éradication » contre les islamistes avait des mobiles cachés. Mais le grand public, qui est désinformé, qui ignore tout de ces stratégies machiavéliques, comment pourrait-il imaginer que les coupables ne sont pas les islamistes mais les généraux qui les manipulent ? Le peuple algérien sait-il ce qui se trame véritablement ?


Lounis Aggoun : D’abord, pour être viable, un gros mensonge doit se fonder sur une part de vérité. Des islamistes radicaux, il y en a eu en Algérie et il y en a toujours. Des islamistes désireux de plonger le pays dans la terreur, il y en a. Des islamistes qui souhaitent rééditer contre le colon intérieur les « exploits » de la génération de 1954, il y en a. Mais, comme dans toute société, ils sont une ultra-minorité, que les ressorts démocratiques existant auraient pu cantonner dans cette dimension marginale. Le pouvoir, dont les desseins détestables sont avérés, a planifié (il s’agit d’une préméditation et non pas d’une dérive) de se greffer sur cette minorité, qu’il a grossie de ses propres effectifs, pour pousser les islamistes non pas à la modération mais à la radicalisation. À titre d’exemple, le « majliss echoura » du FIS, son instance dirigeante, est passé à un moment sous le contrôle absolu du DRS ; certains de ses dirigeants sont aujourd’hui des ministres de Bouteflika ou des députés et offrent leur pays au pillage international. De tous les leaders de premier rang, seul Ali Benhadj était sans doute un homme sincère.

Comment échapper à la désinformation ? Les Algériens savent et ne sont pas dupes. Je ne parle évidemment pas des Algériens que les journalistes et les entrepreneurs français croisent dans les bars de l’Alleti ou l’Aurassi et pour qui la vie est belle. Je parle de l’Algérie profonde, l’Algérie du troisième collège. Quant aux Français qui souhaitent échapper à l’aveuglement, ils savent qui il faut lire et qui il faut écouter. J’ajouterais que « les Français de la France profonde » subissent aujourd’hui les mêmes coups de boutoirs de la part de l’Etat français et sont victimes au même titre que les Algériens. C’est pour cela que dire la vérité, entière, quand on la connaît, partout où l’occasion se présente, est une opération de salubrité publique, qui dépasse le cadre de l’Algérie. Car le monde entier prend un bien mauvais chemin, et ce qui est devenu le quotidien des Algériens risque fort de se « globaliser ». Et l’on accusera ensuite les Français de ne pas avoir été assez courageux pour parer des offensives contre lesquelles ils seront alors devenus impuissants…
Mais votre question doit être examinée avec plus de recul. Dans une manipulation, il ne faut pas confondre manipulateur et manipulé(s), tout comme il faut distinguer le désinformateur des personnes qu’il abuse. Il ne faut pas retomber dans ce travers algérien qui consiste à accuser la victime d’être victime. Une société reste complexe. Et si la grande masse consacre le peu d’énergie dont elle dispose pour s’en sortir, se dépêtrer de la glu où on l’a piégée, elle ne peut pas être accusée d’être mal informée, d’être mal avisée. Le tort en revient à ceux dont la vocation est de l’informer et de l’aviser. Je ne crois pas que le peuple aime qu’on lui mente. En tout état de cause, tous ceux que j’ai croisés à la suite de mes interventions m’ont demandé, sitôt leur lecture achevée, de leur en dire davantage et m’ont même parfois sermonné d’avoir atténué l’âpreté d’une information. Aucun parmi eux ne m’a jamais accusé d’en avoir trop dit. En revanche, la plupart des « gardiens des lignes éditoriales » qui m’ont sollicité pour écrire se sont empressés de me poser des garde-fous. M’ont reproché d’en dire trop, de décrire une vérité trop crue. En somme, ils me demandent de maquiller la vérité pour, pensent-ils, ne pas effaroucher le lecteur. Ignorent-ils que la moindre brèche dans une vérité empoisonne cette vérité et la tue ?

 

Silvia Cattori : Durant ces années de répression sauvage, François Mitterrand était au pouvoir en France. Vous ne semblez pas avoir apprécié les implications de son gouvernement dans ce dossier. Celui-ci a-t-il favorisé la politique de ces généraux algériens qui multipliaient les opérations sanglantes contre leur peuple ? Les a-il réellement considérés comme « le rempart contre l’islamisme radical du FIS » ?


Lounis Aggoun : L’alibi du « rempart contre le terrorisme » est commode. C’est une grosse ficelle pour masquer des rapts à grande échelle. La responsabilité de François Mitterrand est monumentale. Je l’ai démontrée. Mais Mitterrand est un homme et la politique est œuvre collégiale. Il a présidé des gouvernements de gauche, et des gouvernements de droite. De tous les hommes politiques qui l’ont entouré, ils ne sont pas nombreux à pouvoir se targuer d’avoir montré un sens de l’honneur concernant les relations avec l’Algérie. Si la responsabilité est partagée, celle de François Mitterrand crève tous les plafonds en ce sens qu’il avait le pouvoir d’agir dans un sens noble et il a systématiquement agi de façon détestable. Il y aurait des livres entiers à écrire sur la question…

Cela étant, les dangers de l’islamisme radical ne doivent pas être minimisés. Et bien des anciens leaders du FIS (ceux qui aspiraient à redonner au peuple algérien sa dignité, même au prix de contorsions culturelles discutables) endossent une lourde responsabilité pour avoir, par inadvertance, contribué à plonger le pays dans le chaos. Pire, 20 ans après les faits, ils se murent encore dans le silence et refusent d’apporter le témoignage qui pourrait aider les observateurs à comprendre mieux l’histoire récente de leur pays. En d’autres mots, ils refusent délibérément d’aider leur peuple à connaître la vérité qui lui permettrait de s’affranchir des tyrannies qu’il subit. Exemple parmi d’autres, il est plus qu’évident qu’Abassi Madani, leur chef, travaillait main dans la main avec le DRS. Ils sont nombreux à pouvoir apporter leur témoignage. Ils ne le font pas. Cette faute est encore plus mortelle que les conséquences de leur amateurisme d’il y a 20 ans.

 

Silvia Cattori : L’Elysée ne pouvait pas ignorer que les attentats qui faisaient des milliers de morts étaient contrôlés par les services secrets algériens. Quel intérêt avait la France à mettre un terme au processus de démocratisation en Algérie et à se servir de l’instrumentalisation de la menace islamiste ?


Lounis Aggoun : La réponse à votre question peut tenir en un livre. C’est même celui que je viens de faire publier. L’intérêt de la France et de François Mitterrand n’est pas de ces choses auxquelles on peut répondre ponctuellement par un oui ou un non. C’est affaire de dynamiques, d’engrenages, de realpolitik, de prédations économiques, de chantages, de préjugés, d’esprits de revanche mal consommé, de peur parfois, etc. Il ne faut d’ailleurs pas confondre l’intérêt de la France et celui de ses gouvernants. Chaque jour qui passe montre qu’ils sont mêmes antinomiques.

 

Silvia Cattori : Pour n’avoir pas accepté la poursuite du processus démocratique en Algérie, et avoir approuvé l’interruption par la force de l’accès au pouvoir du Front Islamique du Salut (FIS), les puissances occidentales ont donc permis aux généraux algériens d’ouvrir les portes de l’enfer ?


Lounis Aggoun : Encore une fois, les dynamiques et les engrenages à l’œuvre s’étalent sur des années, des décennies. Si l’on avait expliqué aux dirigeants français que l’interruption de la démocratie en Algérie en 1991 engendrerait la décennie morbide que l’on a connue, sans nul doute qu’ils auraient réfléchi à deux fois. Mais l’art d’un manipulateur est de faire que les décisions et les actes qu’il demande d’entériner ou de soutenir masquent les conséquences qui en découleraient. Une fois que les conséquences se révèlent, il est trop tard, il faut faire avec le réel, et éviter que les choses empirent, et donc soutenir une dictature qu’il suffit de présenter comme un rempart contre le pire.

Mais avant d’aller plus loin, je voudrais rétablir un fait. On prétend depuis 20 ans que la démocratie en Algérie va porter les islamistes au pouvoir. Il n’y a rien de plus faux. Les islamistes, au plus fort de leur mobilisation, c’est-à-dire à un moment où le régime a neutralisé toutes les forces démocratiques et aidé le FIS à se structurer, n’ont pas joui d’une popularité dépassant 30 %. En juin 1991, des élections législatives auraient dû porter au pouvoir une coalition démocratique. Les généraux algériens ont simulé une guerre civile qui a duré une nuit pour mettre fin au processus démocratique et éliminer le seul gouvernement qui ait œuvré dans l’intérêt du peuple algérien, le gouvernement Hamrouche. Sitôt le processus électoral interrompu (avec les applaudissements du pouvoir français), le DRS a désigné un gouvernement avec pour objectif de lancer un autre processus électoral dont l’objectif était de faire gagner le FIS et de justifier la fin de la démocratie que le peuple ne méritait pas. Six mois d’une gigantesque manipulation après, le général Larbi Belkheir, maître d’œuvre de cette opération, annonce cette victoire soigneusement planifiée des islamistes. On connaît la suite.

 

Silvia Cattori : Qu’en est-il, depuis la disparition de Larbi Belkheir et Smaïn Lamari, des relations entre le régime de Bouteflika et l’Elysée ? Et des actes que l’on attribue à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ? Qui se cache derrière ce nom ?


Lounis Aggoun : La réponse à votre question tient en une phrase : L’AQMI et le DRS sont une même organisation. Le reste est littérature. Les déboires de la France avec le pouvoir algérien viennent de ce que ses plus fidèles agents (Larbi Belkheir et Smaïn Lamari) sont décédés respectivement en 2010 et en 2007. La France se retrouve donc avec un interlocuteur qui n’est pas dans les mêmes dispositions à leur égard. Le maître actuel du régime, Toufik Mediene, préfère jouer d’autres cartes, américaine, chinoise, etc. C’est cette guerre souterraine qui se traduit sur le terrain par des enlèvements, et des humiliations à répétition infligées par l’AQMI (le DRS) à la France. Le pire, c’est que ni les hommes politiques, ni les journalistes, qui ont pratiqué le mensonge permanent, ne peuvent expliquer les vrais dessous. Et ce sont les experts-imposteurs habituels que l’on retrouve sur tous les plateaux de télévision. Des manipulateurs pour qui la vie des otages compte pour quantité négligeable.

 

Silvia Cattori : Vous revenez à maintes reprises sur le rôle de Jack Lang, Hubert Védrine, Jean-Louis Bianco, Jacques Attali. Pourquoi ces personnages-là, si prisés par nos médias encore aujourd’hui, sont-ils plus particulièrement blâmables ?


Lounis Aggoun : Ces hommes sont quelques-uns des bons conseillers du pouvoir de l’ombre en Algérie, autour de Larbi Belkheir. Ils sont donc, à des degrés divers, les architectes de l’œuvre de cet homme : la destruction de l’Algérie et le renvoi de son peuple dans les affres d’une colonisation pire que la colonisation, et qui n’ose pas dire ce qu’elle est…

A suivre…

 

Source : Réseau Voltaire

Par brigitte - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : Blog citoyen en Haute-Garonne
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 15 septembre 2010 3 15 /09 /Sep /2010 22:03

Réflexions du compañero Fidel

Bien qu’il ait publié avant et après des articles sur cette question, le journal mexicain La Jornada lui en a consacré un très impressionnant, le 1er septembre 2010, intitulé : « L’holocauste des Roms : hier et aujourd’hui », qui rappelle une histoire vraiment dramatique. Je vais en citer des extraits textuels qui reflètent des faits absolument bouleversants dont l’Occident et surtout son colossal appareil médiatique ne disent mot.

 

1496 : essor de la pensée humaniste. Les peuples Roms d’Allemagne sont déclarés traîtres aux http://www.alterinfo.net/photo/2345215-3281587.jpg?v=1284460191pays chrétiens, espions à la solde des Turcs, porteurs de la peste, sorciers, bandits et voleurs d’enfants.

1710 : siècle des Lumières et de la Raison. Un édit envoie à la potence, sans autre forme de procès, tous les Roms adultes de Prague. Les jeunes et les femmes sont mutilés. En Bohème, on leur coupe l’oreille gauche. En Moravie, l’oreille droite.

1899 : apogée de la modernité et du progrès. La police de Bavière crée une section spéciale des questions Roms. En 1929, cette section devient un Centre national qui est transféré à Munich puis, en 1937, à Berlin. Quatre ans après, un demi million de Roms meurt dans les camps de concentration d’Europe centrale et de l’Est.

Eva Justin, assistante du docteur Robert Ritter, de la Section d’investigations raciales du ministère allemand de la Santé, affirme que le sang Roms est extrêmement dangereux pour la pureté de la race allemande. Et un certain docteur Portschy adresse un mémorandum à Hitler pour lui suggérer de condamner les Roms aux travaux forcés et de les stériliser en masse car ils mettent en danger la pureté du sang du paysannat allemand.

Taxés de criminels invétérés, les Roms commencent à être arrêtés en masse ; dès 1938, ils sont incarcérés dans des blocs spéciaux des camps de Buchenwald, de Mauthausen, de Gusen, de Dautmergen, de Natzweiler et de Flossenburg.

Dans un camp de Ravensbruck lui appartenant, Heinrich Himmler, le chef de la Gestapo (SS), crée un espace pour sacrifier les femmes Roms soumises à des expérimentations médicales. Cent vingt fillettes Roms sont stérilisées. Des femmes Roms mariées à des non-Roms sont stérilisées à l’hôpital de Dusseldorf-Lierenfeld.

Des milliers d’autres Roms sont déportés de Belgique, de Hollande et de France vers le camp polonais d’Auschwitz. Dans ses Mémoires, Rudolf Hess (le commandant du camp) raconte que des quasi-centenaires, des femmes enceintes et un grand nombre d’enfants faisaient partie de ces déportés.

Aucun des cinq mille Roms du ghetto de Lodz (Pologne) […] ne survécut.

En Yougoslavie, Roms et juifs étaient exécutés pareillement dans le bois de Jajnice. Les paysans se rappellent encore les cris des petits Roms conduits sur les lieux d’exécution.

Dans les camps d’extermination, seul l’amour des Roms pour la musique leur servit parfois de consolation. À Auschwitz, affamés et pouilleux, ils se réunissaient pour jouer et encourageaient les enfants à danser. Mais le courage des guérilleros Roms de la résistance polonaise dans la région de Nieswiez resta légendaire.

La musique fut un facteur qui maintint leur unité et les aida à survivre, tout comme la religion le fut chez les chrétiens, les juifs et les musulmans.

Dans une série d’articles parus dès fin août, La Jornada a rappelé des événements presque oubliés sur le sort des Roms en Europe qui, bien que victimes du nazisme, ne furent pas pris en considération après le procès de Nuremberg en 1945-1946.

Le gouvernement du chancelier Konrad Adenauer déclara que l’extermination des Roms avant 1943 avait obéi à des politiques d’État légales, si bien que les victimes d’avant cette date ne reçurent aucune indemnisation. Robert Ritter, l’expert nazi en extermination des Roms, fut libéré. Ce n’est qu’en 1982, soit trente-neuf ans après, qu’il fut reconnu que les victimes avaient droit à des indemnisations, mais la majorité était déjà morte.

Plus des trois quarts des Roms, calculés entre 12 et 14 millions, vivent en Europe centrale et de l’Est. La Yougoslavie socialiste de Tito fut la seule à reconnaître aux Roms les mêmes droits qu’aux minorités croates, albanaises et macédoniennes.

Le journal mexicain qualifie de « particulièrement perverse » la déportation massive de Roms vers la Roumanie et la Bulgarie ordonnée par le gouvernement de Sarkozy, un juif d’origine hongroise. Qu’on ne prenne pas ça pour de l’irrespect de ma part : ce sont les termes mêmes du journal.

On calcule que deux millions de Roms vivent en Roumanie, pays allié des USA et membre illustre de l’OTAN, dont le président, Traian Basescu, a qualifié une journaliste d’ « immonde Roms ». Quelqu’un de très délicat et d’une politesse exquise, on le constate.

Le site web Univisión.com a commenté les manifestations organisées contre l’expulsion de Roms et contre la « xénophobie » en France. Selon l’agence de presse AFP, environ « cent trente manifestations devaient se dérouler en France et devant les ambassades françaises de plusieurs pays de l’Union européenne, avec le soutien de dizaines d’organisations des droits humains, de syndicats et de partis de gauche et d’écologistes ». La longue dépêche évoque la participation de personnalités connues de la culture, comme Jane Birkin et la cinéaste Agnès Jaoui, et rappelle que la première a fait partie, aux côtés de l’ancien résistant à l’occupation nazie de France (1940-1944), Stephane Hessel, du groupe qui eut ensuite des entretiens avec des conseillers d’Eric Besson, le ministre de l’Immigration.

« "Ça a été un dialogue de sourds, mais il est bon qu’il ait eu lieu pour leur montrer qu’une bonne partie de la population se dresse contre cette politique nauséabonde", a déclaré le porte-parole du réseau Education sans frontières… »

D’autres nouvelles abordent ce point épineux. Selon l’article de Ricardo Martínez de Rituerto, sur elpais.com, « le Parlement européen a cloué hier au pilori la France et Nicolas Sarkozy pour leur rapatriement de milliers de Roms roumains et bulgares, à la suite de débats tendus au cours desquels l’attitude de José Manuel Durão Barroso et de la Commission a été qualifiée de scandaleuse et de ridicule, compte tenu de leur apparente pusillanimité à condamner les décisions de Paris comme illégales et contraires au droit communautaire ».

La Jornada a fourni dans un autre article une donnée sociale impressionnante : la mortalité néonatale des Roms est neuf fois plus élevée que la moyenne européenne et leur espérance de vie dépasse à peine cinquante ans.

Le journal mexicain avait informé le 29 août :

Bien que les critiques n’aient pas manqué, aussi bien de la part des institutions de l’Union européenne que de l’Église catholique, de l’ONU et d’une vaste gamme d’organisations travaillant auprès des émigrés, Sarkozy insiste pour expulser et déporter des centaines de citoyens bulgares et roumains, des citoyens européens, donc, au motif de leur nature prétendument "criminelle".

On a du mal à croire qu’en 2010, après le terrible passé de l’Europe en matière de racisme et d’intolérance, qu’une ethnie entière puisse encore être ainsi criminalisée et signalée en bloc comme un problème social.

L’indifférence, voire la complaisance face aux actions aujourd’hui de la police française, hier de la police italienne, et en général européenne, laissent pantois les observateurs les plus optimistes.

Soudain, tandis que j’écrivais ces Réflexions, je me suis rappelé que la France était la troisième puissance nucléaire de la planète et que Sarkozy possédait lui aussi un attaché-case qui contient les codes autorisant le lancement de l’une des plus de trois cents bombes que possède ce pays. De quel droit moral peut-on dès lors lancer une attaque contre l’Iran, que l’on condamne pour sa prétendue intention de fabriquer une bombe atomique ? Où sont la sagesse et la logique de cette politique ?

Supposons que Sarkozy perde soudain la tête, comme il semble que c’est en train d’arriver… Que ferait en l’occurrence le Conseil de sécurité des Nations Unies de Sarkozy et de son attaché-case ?

Que se passerait-il si l’extrême droite française décidait d’obliger Sarkozy à suivre une politique raciste en contradiction avec les normes de l’Union européenne ?

Le Conseil de sécurité pourrait-il répondre à ces deux questions ?

L’absence de vérité et la primauté du mensonge sont la pire tragédie à notre périlleuse ère nucléaire.


Fidel Castro Ruz

Mardi 14 Septembre 2010

http://www.cubainfo.ain.cu/ http://www.cubainfo.ain.cu/

 

 

Source : Alterinfo

Par brigitte - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : Blog citoyen en Haute-Garonne
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 3 septembre 2010 5 03 /09 /Sep /2010 20:47

http://www.alterinfo.net/photo/2306002-3223566.jpg?v=1282743144

 

Depuis les années 1990, et surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et les États de l’Union européenne ont multiplié les initiatives censées « répondre aux menaces du terrorisme islamiste » : durcissement des législations, renforcement de la coopération antiterroriste internationale, actions ouvertes ou clandestines violant souvent le droit international. Les effets de sidération produits par des attentats spectaculaires et meurtriers ont largement inhibé l’attention critique des citoyens face aux autres menaces que beaucoup de ces initiatives font peser sur les démocraties. C’est de ce constat qu’est né un important livre collectif, Au nom du 11 septembre, coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, qui analyse la centralité de cet « antiterrorisme » dans la nouvelle géopolitique mondiale et son impact sur la vie politique des États démocratiques : opérations militaires, surveillance généralisée, pratiques d’exception et de désinformation... Nous publierons jusqu’à la fin de l’été plusieurs extraits de ce livre utile et même nécessaire pour mesurer le chemin parcouru par les démocraties occidentales, qui en viennent à limiter les libertés des uns au nom de la sécurité des autres – tout en alimentant, bien souvent, la violence qu’elles prétendent combattre. Après une mise en perspective comparative des médias français et britanniques, entrons plus spécifiquement dans l’univers plutôt viril (et, de fait, 100% masculin) des marchands de peur – pardon : des experts de l’anti-terrorisme...



Attentats à Londres ou à Bali, diffusion d’une vidéo de Ben Laden ou d’Al-Zawahiri, simulation d’une attaque chimique à Lyon, nouvelle législation autorisant le développement de la vidéosurveillance : ils sont là, sur les plateaux de télévision, pour commenter. Les « experts » sont devenus incontournables dans les médias français, comme leurs homologues dans les médias américains et européens. Ils brandissent des livres aux titres tapageurs : La Guerre ne fait que commencer, Le Jour où la France tremblera, Al-Qaida menace la France, etc. Un déluge éditorial qui prouve au moins une chose : l’antiterrorisme télévisé est devenu un vrai marché [1].
Naissance d’un marché
En France, le développement de l’« expertise médiatique » sur les questions de terrorisme et de contre-terrorisme remonte au début des années 1980. C’est l’époque des attentats contre les « intérêts occidentaux » à Beyrouth en 1983, du « terrorisme proche-oriental » dans les rues de Paris en 1986, mais aussi d’Action directe ou du FLNC. Le terrorisme est devenu un sujet médiatique de première importance. Hervé Brusini, un des journalistes français qui s’est le plus tôt investi dans le domaine, se souvient :
« Au début, notre désarroi face à ce type d’événement est tel que nous ne faisions que rappeler les événements précédents. Les médias ne sont alors qu’une sorte de caisse de résonance involontaire du terrorisme, une sorte de haut-parleur de l’action terroriste, sans plus. » [2]
L’idée s’impose vite, pour ne pas en être le simple relais publicitaire, de multiplier les contacts dans les diverses institutions étatiques chargées de la lutte contre le terrorisme (DST, DGSE, justice antiterroriste…) et d’établir des liens avec les milieux universitaires et les journalistes arabes susceptibles d’aider les journalistes à « contextualiser » les faits de terrorisme. Les sollicitations médiatiques sont telles que certains journalistes commencent à se transformer eux-mêmes en « spécialistes » :
- Xavier Raufer, ancien activiste d’extrême droite reconverti dans la presse magazine, milite pour la reconnaissance médiatique et universitaire d’une « science » dont il s’est fait une spécialité, la criminologie des « menaces contemporaines » ;
- Roland Jacquard, ancien journaliste au Canard enchaîné et collaborateur de diverses publications parisiennes, multiplie les livres sensationnalistes sur l’« internationale terroriste » ;
- Antoine Sfeir, correspondant d’un quotidien libanais à Paris, fonde les Cahiers de l’Orient, auxquels contribuent des journalistes et des chercheurs.
À la fin des années 1980, le « marché médiatique de l’expertise antiterroriste », pour reprendre une expression d’Hervé Brusini, est en voie de constitution. Alors que le paysage médiatique français se diversifie et que les actes de « terrorisme » semblent se multiplier (parce que ce concept flou rassemble un nombre croissant de phénomènes disparates), les services de renseignement et de sécurité hexagonaux attachent une importance croissante à leurs relations avec le monde des chercheurs et des médias : il faut capter les informations de tous ceux qui en cherchent et trouver des relais pour propager dans l’« opinion » celles qu’on veut bien donner [3]. Espèce à risque, les « spécialistes » qui interviennent dans les médias font l’objet d’une attention particulière de la part des hautes sphères du pouvoir, constate Roland Jacquard en 1986 :
« On les craint, on les flatte, on cherche à les utiliser comme intermédiaires. Combien d’entre eux ont servi de provocateurs, d’agents de liaison ! Certains se muent rapidement en agents d’influence, de renseignement, d’intoxication, peut-être non rétribués, mais remerciés par des études toutes préparées, des possibilités de scoop. » [4]
« Tolérance zéro » et « guerre de l’info »
Les stratèges militaires le savent : toute guerre est en partie une guerre de l’information. Cette idée reprend de la vigueur en France dans les années qui suivent la fin de la guerre froide. La première guerre du Golfe (1990-1991), riche en manipulations en tout genre, en est un bon exemple. C’est d’ailleurs lors de cette guerre que s’épanouit le marché de l’expertise médiatique : les « experts militaires » se démultiplient pour répondre à la demande des chaînes de télévision, que la concurrence pousse à organiser d’interminables « éditions spéciales ». Xavier Raufer fait la promotion médiatique de son Atlas mondial de l’islam activiste  [5]. Et au même moment, le politologue Gilles Kepel développe la théorie d’une guerre intestine entre l’« islam » et l’« islamisme », particulièrement appréciée des médias alors que les autorités françaises exhortent « les millions d’Arabes et de musulmans qui vivent sur notre sol » à rejeter les appels au djihad qui émanent du « monde musulman » [6].
Pour les services de sécurité et les grands médias, la « gestion de l’information » est d’autant plus cruciale que l’« ennemi » regarde la télévision – que ce soit en France ou, via le satellite, dans les anciennes colonies. C’est ce qu’a bien compris Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur de 1993 à 1995. Alors que se développe une sanglante guerre civile en Algérie, il multiplie les opérations massives de « contrôles d’identité » dans les rues des grandes villes :
« Si on ne va pas à la pêche, on ne prend pas de poissons »,
justifie en août 1994 celui qui veut « terroriser les terroristes ». Puis viennent, sous l’œil des caméras, les rafles et les expulsions d’« islamistes » :
« Cela servira de leçon à ceux qui ne respectent pas les lois de la République et aussi celle de l’hospitalité ».
Les grands médias relaieront complaisamment ce genre de « leçons » [7].
Il faut dire que nombre d’« experts » se sont évertués tout au long des années 1990 à convaincre l’opinion publique de se méfier de tout : ce sont les « experts de la tolérance zéro » qui, inspirés par les théories américaines de la gestion managériale de la délinquance urbaine, estiment que le moindre écart avec la loi – celle de la République ou celle, plus floue, de l’« hospitalité » – doit être traqué sans relâche et châtié sans ménagement pour stopper « à la source » toute « carrière criminelle » ultérieure. L’inoxydable Xavier Raufer et son compère Alain Bauer (fondateur en 1994 d’AB Associates, une société de conseil proposant aux collectivités locales des « solutions » contre l’« insécurité urbaine » et sacré « criminologue » lors de sa nomination par Nicolas Sarkozy à la tête de l’Observatoire national de la délinquance, en novembre 2003) sont les représentants emblématiques de ce courant de pensée qui milite pour décrire toute « déviance » comme le signe précurseur d’une dérive potentielle vers la grande criminalité ou le terrorisme international. Alors que l’actualité semble confirmer leurs théories (les « beurs de Marrakech » en 1994, Khaled Kelkal en 1995, le « gang de Roubaix » en 1996), les grands médias ouvrent grand leurs micros aux experts de la peur et aux « marchands de sécurité » [8].
Un autre courant de pensée s’intéresse de près, depuis la fin de la guerre froide, aux « conflits asymétriques » et à la « guerre de l’information ». Ce sont les tenants de la « guerre économique ». À l’heure du « capitalisme cognitif » et des nouvelles technologies de l’information et de la communication, estiment-ils, l’information est l’arme la plus puissante, dans le domaine militaire comme dans la sphère économique, qui permet aux « faibles » de l’emporter sur le « fort ». Aussi remontent à la surface, pour être intégrées au management d’entreprise, les théories de la « guerre moderne » forgées dans les années 1950 par des officiers français (les colonels Charles Lacheroy et Roger Trinquier) pour combattre les « subversifs » du Viêt-Minh ou du FLN algérien. Les entreprises françaises doivent ainsi pouvoir inverser les rapports de forces (et consolider leurs positions) dans la jungle économique mondiale. Les armes : l’utilisation stratégique du « vecteur médiatique », l’espionnage (ou le contre-espionnage) industriel et un encadrement efficace des employés [9].
Armés de ce savoir-faire, nombre de fonctionnaires issus des services de renseignement ou de la justice antiterroriste investissent ce nouveau marché. Battu aux élections législatives de 1997, l’ancien juge antiterroriste et ex-député RPR Alain Marsaud rejoint par exemple la Compagnie générale des eaux (CGE, future Vivendi), où il monte une « cellule de sécurité et d’intelligence économique ». Le renseignement économique, reconnaît-il, est « un secteur de reconversion particulièrement lucratif pour de nombreux fonctionnaires » [10].
À la veille de l’an 2000, les médias sont donc plus que jamais une cible. Cible des armées qui remettent au goût du jour les « opérations psychologiques » mises de côté depuis la fin de la guerre d’Algérie [11]. Cible aussi des grands groupes industriels qui se servent du « vecteur médiatique » pour déstabiliser leurs concurrents. Cible enfin d’une armée de consultants à la recherche d’un levier promotionnel pour pénétrer le marché en expansion de la « sécurité ».
Face à ces assauts, la télévision ne semble pas disposée à réagir. Cause ou conséquence de l’explosion du « marché de l’expertise », les journalistes ont tendance à se désinvestir de leur métier, remarque Hervé Brusini, aujourd’hui l’un des responsables de la chaîne publique France 3. Travaillant dans l’urgence, éloignés des lieux où se fait l’actualité mondiale, ceux qui travaillent pour les médias classiques se reposent sur ces « experts » qui ne refusent jamais de meubler un plateau de télévision ou de remplir quelques colonnes de journaux. Une forme de sous-traitance qui permet en outre aux journalistes d’externaliser leur responsabilité éditoriale. Le média n’est dès lors plus qu’une boîte vide, que les journalistes remplissent en distribuant des cartons d’invitation. Apparue sur les écrans de télévision français en septembre 2001, l’émission C dans l’air est une bonne illustration de cette logique de désinvestissement généralisé.

Bien que diffusée sur France 5, la chaîne éducative du secteur public, l’émission est en réalité totalement privatisée : réalisée dans les locaux d’Europe 1 (groupe Lagardère), elle est produite par Maximal Productions (groupe Lagardère), société dirigée par Jérôme Bellay (à l’époque patron d’Europe 1). Émission de news and talk, le principe consiste pour le présentateur, Yves Calvi (transfuge d’Europe 1), à se mettre dans la peau du « Français moyen » en posant des questions sur un ton faussement naïf et en relayant certaines de celles que les téléspectateurs envoient par SMS. En direct, ces questions sont distribuées par le présentateur à un panel d’« experts » que l’équipe de C dans l’air a préalablement « castés » [12]. L’émission est agrémentée de quelques reportages, qui la confortent grâce au « réalisme » des images et dans lesquels sont fréquemment interrogés d’autres experts.
On retrouve le même dispositif dans nombre d’émissions, en particulier sur les chaînes d’information en continu qui, par nature et par souci d’économies, sont très gourmandes d’intervenants extérieurs, généralement non rémunérés, pour remplir le temps d’antenne (LCI lancée par le groupe Bouygues-TF1 en 1994, et I-Télé lancée par le groupe Vivendi-Canal plus en 1999). C’est dans ce contexte de vampirisation du journalisme par l’« expertise » qu’intervient le 11 septembre 2001.
Apocalypse now
Le retour foudroyant du « terrorisme » dans l’actualité après le 11 septembre a puissamment consolidé la position des experts médiatiques – et en particulier de ceux qui font profession d’exploiter la peur. Car les médias exigent des réponses « expertes » à de multiples questions : que s’est-il passé et que doit-on maintenant craindre ? Qui est Ben Laden et que se passe-t-il « dans le monde musulman » ? Maintenant que « l’impensable est devenu réalité » et que le terrorisme a muté en « hyperterrorisme », les journalistes des grands médias ont tendance à faire une confiance aveugle aux scénaristes du pire.
C’est ainsi que Guillaume Bigot, obscur professeur d’économie de l’université privée Léonard-de-Vinci, sort de l’anonymat. Auteur en 2000 d’un recueil intitulé Les Sept Scénarios de l’apocalypse, il avait, dit-on, « prophétisé » le 11 septembre. Honoré de ce fait du titre de « spécialiste en géopolitique », il sera invité à faire des démonstrations d’anticipation cataclysmique sur de nombreux plateaux de télévision et il entamera une prolifique carrière d’essayiste – il tentera même sa chance en politique (comme candidat chevènementiste aux élections législatives de 2002). Un parcours qui montre que l’« apocalypse » se vend bien et que la consécration télévisuelle peut ouvrir d’intéressantes perspectives de carrière. Par un soigneux glissement du conditionnel à l’indicatif, et du « possible » au « certain », les experts du genre décrivent la situation post-11 septembre comme une terrifiante période de danger perpétuel. Mais la plus belle réussite de l’après-11 septembre est sans doute le come back médiatique de Roland Jacquard.

L’« expert » qui prophétisait depuis plus de vingt ans l’inimaginable (terrorisme nucléaire, détournement d’avion par des virus informatiques, etc. [13]) trouve enfin sa consécration. Et il est pris d’autant plus au sérieux que l’ex-journaliste s’affuble maintenant du double titre, aussi ronflant qu’énigmatique, de « président de l’Observatoire international du terrorisme » et d’« expert auprès des pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU ». Fin connaisseur des médias, Roland Jacquard sait en effet que les journalistes qui l’invitent ont tellement besoin d’« experts » pour remplir les plateaux et pour répondre « aux questions que se posent les téléspectateurs », qu’ils n’interrogeront jamais publiquement la pertinence de tels « titres » [14].
Jouant ainsi du désinvestissement des journalistes, Roland Jacquard peut suggérer n’importe quelle hypothèse – celle par exemple de l’implication d’anciens agents de la Stasi ou de l’Irak dans les attentats du 11 septembre [15] – sans risque d’être démenti. La forme étant de loin plus importante que le fond, ses prestations médiatiques se résument pour l’essentiel à une sidérante rafale de chiffres à prétention scientifique et d’anecdotes d’apparence technique visant à démontrer l’imminence d’une « attaque bactériologique », de l’explosion d’une « bombe radiologique » ou de l’ infiltration en France de dangereux virus ». La conclusion est toujours la même :
« Il faut être extrêmement prudent, et se préparer à cette guerre de demain, parce qu’elle arrivera malheureusement un jour… » [16]
Outre les « experts » des techniques opérationnelles terroristes, la configuration des plateaux de télévision prévoit systématiquement la présence de « spécialistes du monde arabo-musulman », censés donner aux téléspectateurs un peu d’intelligibilité géopolitique à l’action d’Al-Qaida et des autres mouvements « islamistes ». Les figures emblématiques en la matière sont sans conteste Antoine Sfeir et Antoine Basbous (ancien porte-parole en France des Phalanges chrétiennes libanaises, devenu essayiste). Bons clients », ils tiennent un discours simple et inquiétant, beaucoup plus facile à vendre que les analyses nuancées proposées par des chercheurs comme Bruno Étienne, Olivier Roy ou François Burgat. Moyennant quoi, selon l’hebdomadaire Télérama, en ne prenant en compte que les chaînes hertziennes, Antoine Basbous est intervenu 121 fois à la télévision entre le 11 septembre 2001 et le 11 septembre 2006, et Antoine Sfeir 240 fois – soit près d’une fois par semaine en moyenne, vacances comprises [17]...

Deuxième partie : « Experts Corp. » (en ligne jeudi 26 août)

P.-S.

Ce texte est paru initialement sous le titre « Armer les esprits, le business des “experts” à la télévision française » dans le recueil Au nom du 11 septembre, coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, publié aux éditions La Découverte, et accessible intégralement pour les usagers des bibliothèques abonnées à Cairn.info en cliquant ici. Nous le publions avec l’amicale autorisation des coordonnateurs et éditeurs.

Notes

[1] Ce texte doit beaucoup au chercheur Arnaud Le Gall et notamment à L’Accès des « intellectuels experts » à l’espace médiatique. Sociologie des interventions télévisuelles lors des deux guerres en Irak (1990-1991 et 2002-2003), mémoire de DEA, Sciences-Po Rennes, 2004. Sur différents thèmes abordés ici, on lira par ailleurs avec profit : Mathieu Rigouste, L’Ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, Paris, 2008.


[2] Entretien avec l’auteur, 5 avril 2007.


[3] Claude Silbersahn et Jean Guisnel, Au cœur du secret, Fayard, Paris, 1995, p. 95-101.


[4] Roland Jacquart, La Guerre du mensonge. Histoire secrète de la désinformation, Plon, Paris, 1986. p. 111.


[5] Publié à La Table ronde en 1991


[6] Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, Paris, 2005, p. 125-143.


[7] Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, Paris, 2005, p. 170-239.


[8] Voir Pierre Rimbert, « Les managers de l’insécurité », in Laurent Bonelli et Gilles Sainati (dir.), La Machine à punir. Pratiques et discours sécuritaires, L’Esprit frappeur, Paris, 2004, p. 235-276 ; et Richard Vargas, « Marchands de sécurité », Arte, 22 janvier 2003.


[9] Hélène Masson, Les Fondements politiques de l’intelligence économique, Thèse de science politique, université Paris-XI-Jean Monnet, Sceaux, décembre 2001


[10] Alain Marsaud, Face à la terreur, Fayard, Paris, 2007, p. 181.


[11] Voir par exemple : Jacques Isnard, « Les armées veulent contrôler les esprits », Le Monde, 23 janvier 1999 ; et François Gere (dir.), Modernité de l’action psychologique, Fondation de recherche stratégique, Paris, octobre 1999.


[12] Jérôme Bellay, « Garantis incollables », Télérama, 31 janvier 2007. Ainsi, la consultation des archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) montre que Xavier Raufer a été invité dix-huit fois dans cette émission entre janvier 2002 et novembre 2007, pour s’exprimer sur des sujets aussi variés que les « gangs de banlieue », les Roms, les « bébés à vendre », Al-Qaida ou le pillage des œuvres d’art.


[13] Interrogé sur TF1 le 20 juillet 2001 à l’occasion de sommet du G8 à Gênes (Italie), il avait évoqué une possible attaque « par canaux à moteur » ou « par deltaplane ». Information qu’il tenait, disait-il, des services de sécurité occidentaux et… « soviétiques » (sic).


[14] Les fonctions de Roland Jacquard à l’ONU sont pourtant assez mystérieuses. Aucun des sites Web de l’organisation internationale ne mentionne son nom dans un quelconque organigramme. Les messages que nous avons envoyés aux instances onusiennes chargées des questions de terrorisme sont restés sans réponse. Le chercheur Arnaud Le Gall n’a pas eu plus de succès en essayant de contacter Roland Jacquard lui-même. Selon plusieurs « experts » et journalistes que nous avons interrogés, c’est en tant que « conseiller » du président gabonais Omar Bongo que Roland Jacquard serait accrédité à l’ONU.


[15] « Les 4 vérités », France 2, 14 septembre 2001.


[16] « La déferlante kamikaze », C dans l’air, France 5, 19 mai 2003.


[17] Télérama, 31 janvier 2007.




Vendredi 27 Août 2010


http://lmsi.net/Armer-les-esprits http://lmsi.net/Armer-les-esprits

 

Lu sur AlterInfo

Par brigitte - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : Blog citoyen en Haute-Garonne
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 26 août 2010 4 26 /08 /Août /2010 21:04

République, Souveraineté populaire, Indépendance nationale, Démocratie et Progrès social sont indissociables

LA LONGUE MARCHE DE TRAHISON NATIONALE DES MARIONNETTES US et L’ERRANCE http://www.comite-valmy.org/IMG/rubon3.jpgSTRATEGIQUE DES PARTISANS D’UNE FRANCE LIBRE, REPUBLICAINE ET SOCIALE - Claude Beaulieu

26 août 2010, par Comité Valmy

 

Pendant la guerre patriotique et antinazie de notre peuple, les dirigeants étasuniens se sont ingérés en permanence, dans la politique de la France résistante. Ils ont souhaité écarter De Gaulle, empécher l’alliance des gaullistes et des communistes, notamment à travers le CNR dont ils ne voulaient pas. -Ils ont d’ailleurs pu obtenir que le CNR et son programme ne survivent pas à la Libération. En effet, même si des réformes importantes inspirées de son programme furent appliquées, le CNR, l’élan (...)

Non à l’impôt européen : Organiser son refus massif dans l’union du peuple de France ! - Claude Beaulieu

26 août 2010, par Comité Valmy
Initié pendant et après la deuxième guerre mondiale par la puissance américaine et les agents qu’elle recrutait déjà en France et en Europe, au nom de l’anti-communisme, le processus atlantiste d’intégration européenne allait en premier lieu et conformément à son objectif, renforcer toujours plus l’hégémonie des Etats Unis sur l’Europe, à travers la trahison d’une grande partie des élites autochtones rapidement vassalisées.
En exploitant stratégiquement la vieille utopie d’unité européenne et en imposant, (...)

Pour déjouer la diversion raciste et xénophobe de Sarkozy - par Guy Poussy

mardi 17 août 2010, par Comité Valmy


Sarkozy a choisi la période des congés pour lancer une vaste opération de diversion. Son discours de Grenoble le 30 juillet dernier, intrinsèquement « pétainiste », dans lequel il déclarait la guerre à la délinquance à la violence urbaine, a tracé la route. Depuis la garde rapprochée, à la tête de laquelle se trouve le ministre de l’intérieur occupe les médias en multipliant les opérations coups de poings, en particulier contre les rom, ainsi que tous les étrangers désignés comme boucs émissaires.

A première vue cette opération diversion a déjà permis de désactualiser l’affaire WOERT- BETTANCOURT, ainsi que la contre réforme du système des retraites décidée par le pouvoir. Par ailleurs un climat de violence sert à accélérer la mise en œuvre de la politique de régression sociale et démocratique mise en œuvre par Sarkozy.

Par brigitte - Publié dans : Notes de lecture - Communauté : Blog citoyen en Haute-Garonne
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés