Ce jeudi, elle est enfin sortie. La fameuse lettre envoyée le 5 août par Jean-Claude Trichet (actuel patron de la BCE) et Mario Draghi (son successeur dès le 1er novembre) au gouvernement
italien pour l’enjoindre à la rigueur. Le pousser à davantage de réformes et de libéralisme. On était au plus fort des attaques de spéculateurs contre la zone euro, et notamment contre l’Italie
et l’Espagne.
Le 24 août, Challenges avait rencontré Jean-Claude Trichet à Francfort. Le grand argentier avait alors reconnu l’existence
de deux lettres, une envoyée à Rome, l’autre à Madrid, mais avait refusé le terme d’ultimatum. Il avait alors précisé : "Le cas est exceptionnel. Nous étions en présence de dysfonctionnements
importants sur les marchés de la dette publique de certains pays de la zone euro. Nous avons dit à leurs gouvernements ce qui, à notre sens, était nécessaire pour un retour à une crédibilité
vis-à-vis des investisseurs. C’était un message, ce n’était pas une négociation". Et d’ajouter: "Nous continuons de dire les choses fermement, comme nous l’avons toujours fait".
Jusqu’à présent, le contenu de cette missive était resté archi secret. Ce matin, il est paru dans Corriere della Sera.
Challenges l’a traduite pour ses lecteurs.
"Cher Premier ministre,
Le conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne a discuté le 4 août de la situation de l’Italie sur les marchés obligataires. Le conseil des gouverneurs considère que les autorités
italiennes doivent d’urgence adopter des mesures propres à restaurer la confiance des investisseurs.
Les chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro avaient conclu lors du sommet du 21 juillet 2011 que «tous les pays de la zone euro réaffirment solennellement leur détermination inflexible
à honorer pleinement leur signature souveraine, ainsi que tous leurs engagements à mettre en place des conditions fiscales durables et des réformes structurelles». Le Conseil des gouverneurs
considère que l’Italie doit d’urgence rétablir la qualité de sa signature souveraine, et réaffirmer son engagement pour une stabilité fiscale et des réformes structurelles.
Le gouvernement italien a décidé d’établir un budget équilibré en 2014 et, à cette fin, a récemment mis en place un paquet fiscal. Ce sont des engagements importants, mais ils ne sont pas
suffisants.
Dans les circonstances actuelles, nous considérons les mesures suivantes comme indispensables :
1. Nous estimons qu’il est nécessaire de mettre en place des mesures d’envergure pour stimuler une croissance potentielle. Quelques décisions récentes prises par le gouvernement vont dans ce
sens ; d’autres sont en cours de discussion avec les partenaires sociaux. Cependant, il faut faire davantage et il est crucial d’avancer avec détermination. Des défis clés consistent à
accroître la compétition, particulièrement dans les services, pour améliorer la qualité des services publics et pour mettre en place une régulation et des systèmes fiscaux mieux adaptés au
soutien de la compétitivité des entreprises et à l’efficacité du marché du travail.
a) Une stratégie de réforme globale, profonde et crédible, incluant la libéralisation totale des services publics locaux et des services professionnels est nécessaire. Cela devrait être
appliqué en particulier à l’offre de services locaux, via des privatisations de grande ampleur.
b) Il est aussi nécessaire de réformer davantage le mécanisme collectif de négociation salariale permettant des accords d’entreprises, afin d’adapter les salaires et conditions de travail aux
besoins spécifiques des firmes et d’améliorer leur pertinence vis-à-vis d’autres niveaux de négociations. L’accord du 28 juin entre les principaux syndicats et les associations patronales
industrielles va dans ce sens.
c) Une révision en profondeur des règles régissant le recrutement et le licenciement des salariés devrait être adoptée, conjointement à la création d’un système
d’assurance-chômage et d’une série de politiques actives du marché du travail capables de faciliter la réallocation des ressources vers les entreprises et les secteurs les plus compétitifs.
2. Le gouvernement doit prendre des mesures immédiates et courageuses pour garantir la pérennité des finances publiques.
a) Des mesures fiscales correctives supplémentaires sont nécessaires. Nous considérons qu’il est essentiel que les autorités italiennes avancent l’application des mesures adoptées en juillet
2011 d’au moins un an. Le but devrait être d’atteindre un déficit budgétaire meilleur que prévu en 2011, un emprunt net de 1% en 2012 et un budget équilibré en 2013, principalement via
une réduction des dépenses.
Il est possible d’intervenir davantage dans le système de retraites, en rendant plus contraignants les critères d’éligibilité aux pensions d’ancienneté et en alignant rapidement l’âge de la
retraite des femmes ayant travaillé dans le secteur privé sur celui appliqué aux employées du public, permettant ainsi de faire des économies dès 2012. Le gouvernement devrait également
envisager de réduire de façon significative le coût des emplois publics, en durcissant les règles de renouvellement du personnel et, si nécessaire, en baissant les
salaires.
b) Un mécanisme de réduction automatique du déficit devrait être mise en place, stipulant que tout dérapage par rapport aux objectifs sera automatiquement compensé par des coupes horizontales
dans les dépenses discrétionnaires.
c) Les emprunts, y compris la dette commerciale et les dépenses des autorités régionales et locales devraient être placées sous contrôle strict, conformément aux principes de la réforme en
cours des relations fiscales intergouvernementales.
Au vu de la gravité de la situation actuelle des marchés financiers, nous considérons qu’il est crucial que toutes les mesures énumérées dans les sections 1 et 2 ci-dessus soient adoptées aussi
vite que possible par décret-lois, suivies d’une ratification du Parlement d’ici fin septembre 2011. Une réforme constitutionnelle visant à durcir la législation fiscale serait
également appropriée.
3. Nous encourageons aussi le gouvernement à prendre immédiatement des mesures pour assurer une vaste réforme de l’administration publique afin d’améliorer l’efficacité administrative et la
bienveillance à l’égard des entreprises. Dans les services publics, l’utilisation d’indicateurs de performance devrait être systématique (en particulier dans la santé, l’éducation et le système
judiciaire). Il est nécessaire de s’engager fermement en faveur de l’abolition ou de la consolidation de certains niveaux administratifs intermédiaires (comme
les provinces). Les actions visant à réaliser des économies d’échelle dans les services publics locaux devraient être renforcées.
Nous espérons que le gouvernement prendra toutes les mesures appropriées.
Mario Draghi, Jean-Claude Trichet
Texte et traduction Coralie Schaub et Sabine Syfuss-Arnaud, journalistes au service étranger de Challenges
Source : Challenges.fr
La lettre de cachet du seigneur Trichet à son féal Berlusconi
par Le Yéti - Le monde et nous
Petit à petit, la crise de la Grande perdition taille en lambeaux les ultimes fausses apparences du système et met à nu les ressorts d’une malsaine réalité. Ainsi de cette lettre « secrète » du président de la Banque
centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, au premier ministre italien, Silvio Berlusconi.
La lettre remonte au 5 août dernier, mais vient seulement d’être révélée par le quotidien italien Corriere de la Sera. Son contenu est si imbuvable que peu à peu, elle est reprise
aux quatre vents et remonte en surface comme malodorant cadavre.
Une privatisation à peine déguisée des États
Que contient donc cette lettre pour sentir ainsi le souffre ? Rien que de très banal, apparemment, pour monsieur Trichet. Elle prend juste acte du « budget équilibré »
(lire “d’austérité”) voté par le gouvernement de monsieur Berlusconi pour 2012 … et lui intime de manière comminatoire de rajouter quelques mesures à son aigre sauce.
Extraits :
la libéralisation totale des services publics locaux et des services professionnels […] via des privatisations de grande ampleur »
« une révision en profondeur des règles régissant le recrutement et le licenciement des salariés »
« intervenir davantage dans le système de retraites » [M. Trichet évoque notamment une intervention sur « l’âge de la retraite des
femmes »]
« réduire de façon significative le coût des emplois publics, en durcissant les règles de renouvellement du personnel et, si nécessaire, en baissant les
salaires »
« une réforme constitutionnelle visant à durcir la législation fiscale »
Y a-t-il un “oui-ouiste” dans la salle ? Comment appelle-t-il ce train de mesures énoncé par un représentant
éminent de cet Europe de Lisbonne si chère à son cœur, sinon une tentative éhontée de parvenir à un démantèlement des États par une privatisation de fait de tous leurs services publics ?
Une éradication de tous les acquis des révolutions sociales du siècle récent ?
Retour à la féodalité
Ah, elle est loin, n’est-ce pas,
cette Europe voulue par Jean Monnet, et dont une des principales ambitions étaient de s’opposer aux « pratiques restrictiveset [au] maintien de profits
élevés » pratiqués par « un cartel international » !
Le pire est que ce retour même plus dissimulé à une féodalité de fait, ce ton comminatoire du seigneur à son féal (sans parler du mépris pour la masse des serfs) se pare des oripeaux de la
modernité et de la démocratie.
Quel pouvoir démocratique pour contrôler la BCE de M. Trichet ? Aucun. Comment appelle-t-on un pouvoir aussi régalien détaché de tout contrôle populaire ? Un totalitarisme.
Dans un texte intitulé Logique de la machine et logique du vivant, un invité du blog de Paul Jorion compare la
situation européenne actuelle à la fin du célèbre film de Stanley Kübrick, 2001 l’odyssée de l’espace :
« Le superordinateur d’un vaisseau spatial en a pris les commandes et tente d’expulser dans l’espace le dernier astronaute vivant. Tout se passe froidement et en silence car
l’ordinateur n’agit pas par vengeance, ambition ou cruauté : il a simplement calculé que le facteur humain était devenu un obstacle à la réalisation optimale de son
programme. »
L’Europe de M. Trichet n’a plus les moyens de ses ambitions
Le problème, c’est que l’Europe de M. Trichet n’a plus les moyens de ses tristes ambitions et n’envoie plus que des signaux négatifs de
son propre état de santé. Bien beau de vouloir tout privatiser, mais qui pour acheter de telles ruines ?
M. Trichet et consorts devraient prendre garde. Toutes les féodalités, tous les totalitarismes finissent par mordre la poussière. Les représentants de la précédente féodalité monarchique
française “de droit divin” ont fini la tête au bout d’une pique ou dans le panier de la faucheuse.
Car il est une chose immuable dans l’histoire des hommes, et que le ton insupportable de suffisance de M. Trichet laisse malheureusement entrevoir aujourd’hui : jamais le sort d’un de
ces totalitarismes féodaux ne fut réglé dans l’isoloir démocratique.
Mais il fut réglé ! Même dans le super vaisseau spatial de Stanley Kübrick, il se trouva un astronaute suffisamment “indigné” pour débrancher l’ordinateur devenu fou.
Source : yetiblog.org