le blog soueich

 

 

 Voici l’extrait d’un texte publié sur le forum d’Oumma.com quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001, et le lendemain de l’entrée en guerre contre l’Afghanistan, sous le titre : Une nouvelle étape de la Croisade ethnocidaire occidentale que vous pouvez lire dans son intégralité en cliquant sur le lien. Cet article a fait l’objet d’un échange fructueux entre son auteur Yahya 'Alawî (état civil d'origine: Christian Bonaud), professeur agrégé d'arabe et docteur en islamologie (Sorbonne, Ecole Pratique des Hautes Etudes), et Brigitte au sein du forum de Oumma.com.

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 Le 8 octobre est la journée internationale de l’enfance. Je me souviens que ce jour-là, lorsque j’étais petit, nous rapportions à la maison des timbres de l’Unicef afin de récolter des fonds pour aider les enfants des pays du tiers-monde. En ce jour du 8 octobre 2001, un certain seigneur Bush a décidé de gratifier les enfants afghans d’une aide exceptionnelle en leur envoyant par avion des petits colis jaunes fluo qui seront parachutés dans les montagnes de ce si beau pays. Et pour s’assurer que ces « chères petites têtes blondes » iront bien les chercher dans les montagnes, il a décidé de bombarder les villes où ces enfants vivent dans des taudis de misère, promettant qu’ils trouveraient à leur retour de belles maisons préfabriquées made in America. Il y en a qui ne font pas de demi-mesures dans la générosité. L’Unicef serait bien avisée de nommer dorénavant ce jour : journée du seigneur Bush et de l’enfance afghane.

Au moment où j’écris ces lignes, les opérations anglo-américaines de bombardement de l’Afghanistan ont débuté depuis moins de vingt-quatre heures. Je les écris depuis la ville iranienne de Mashhad, située non loin de la frontière entre l’Iran et l’Afghanistan, deux pays qui, comme tant d’autres auparavant, ont subi ces dernières décennies, dans une mesure qui reste complètement ignorée de la quasi-totalité des Occidentaux, les effets funestes de l’impérialisme et du terrorisme de l’ogre américain et de ses sbires européens.

[…]

« Si le terme de génocide, écrit l’auteur de cet article, renvoie à l’idée de « race » et à la volonté d’extermination d’une minorité raciale, celui d’ethnocide fait signe non pas vers la destruction physique des hommes — auquel cas on demeurerait dans la situation génocidaire —, mais vers la destruction de leur culture. L’ethnocide, c’est donc la destruction systématique des modes de vie et de pensée de gens différents de ceux qui mènent cette entreprise de destruction. En somme, le génocide assassine les peuples dans leur corps, l’ethnocide les tue dans leur esprit. […]

[L’ethnocide] partage avec le génocide une vision identique de l’Autre : l’Autre, c’est la différence, certes, mais c’est surtout la mauvaise différence. Ces deux attitudes se séparent sur la nature du traitement qu’il faut réserver à la différence.

L’esprit, si l’on peut dire, génocidaire veut purement et simplement la nier. On extermine les autres parce qu’ils sont absolument mauvais.

L’ethnocide, en revanche, admet la relativité du mal dans la différence : les autres sont mauvais, mais on peut les améliorer en les obligeant à se transformer jusqu’à se rendre, si possible, identiques au modèle qu’on leur propose, qu’on leur impose. La négation ethnocidaire de l’Autre conduit à une identification à soi. […] »

Retenons cette phrase choc : « La négation ethnocidaire de l’Autre conduit à une identification à soi. » N’est-ce pas de cela qu’il s’agit lorsque les braves défenseurs de la laïcité dite « à la française » nous vantent un modèle d’« intégration » qui passe en définitive par la « désintégration » de la personnalité civilisationnelle de l’autre ?

Pour distinguer les deux modèles coloniaux anglais et français, dont on retrouve ensuite les prolongements dans la manière de gérer la société multiculturelle post-coloniale, certains ont dit que les Anglais arrivaient en proclamant : « Nous sommes anglais » tandis que les Français venaient en annonçant : « Vous êtes français ». Dans un premier temps, l’humanisme affiché des seconds ne peut que l’emporter en séduction sur la morgue des premiers, mais cet humanisme de façade ne tarde pas à s’avérer ethnocidaire au fond, car ce « vous êtes français » signifie en réalité : « Ne soyez plus vous-mêmes et devenez nous-mêmes. »

« Qui sont, d’autre part, les praticiens de l’ethnocide ? interroge alors l’auteur de l’article de l’Universalis. Qui s’attaque à l’âme des peuples ?

Apparaissent au premier rang, en Amérique du Sud mais aussi en bien d’autres régions, les missionnaires. Propagateurs militants de la foi chrétienne, ils s’efforcent de substituer aux croyances barbares des païens la religion de l’Occident. La démarche évangélisatrice implique deux certitudes : d’abord que la différence — le paganisme — est inacceptable et doit être refusée ; ensuite que le mal de cette mauvaise différence peut être atténué, voire aboli.

C’est en cela que l’attitude ethnocidaire est plutôt optimiste : l’Autre, mauvais au départ, y est supposé perfectible, on lui reconnaît les moyens de se hausser, par identification, à la perfection que représente le christianisme. Briser la force de la croyance païenne, c’est détruire la substance même de la société. Aussi bien s’agit-il du résultat recherché: conduire l’indigène, par le chemin de la vraie foi, de la sauvagerie à la civilisation. L’ethnocide s’exerce pour le bien du sauvage.

Le discours laïque ne dit pas autre chose lorsqu’il énonce, par exemple, la doctrine officielle du gouvernement brésilien quant à la politique indigéniste. « Nos Indiens, proclament les responsables, sont des êtres humains comme les autres. Mais la vie sauvage qu’ils mènent dans les forêts les condamne à la misère et au malheur. C’est notre devoir que de les aider à s’affranchir de la servitude. Ils ont le droit de s’élever à la dignité de citoyens brésiliens, afin de participer pleinement au développement de la société nationale et de jouir de ses bienfaits. » La spiritualité de l’ethnocide, c’est l’éthique de l’humanisme. »

On ne saurait mieux illustrer ce qui l’on a dit plus haut de l’intégration « à la française », et les musulmans de France et de bien d’autres pays du monde qui souscrivent à ce modèle de laïcité vivent au fond la même situation que les indiens du Brésil. « La spiritualité de l’ethnocide, c’est l’éthique de l’humanisme. »

Reste alors à voir quels sont les fondements doctrinaux qui animent l’esprit et la pratique ethnocidaire, ce à quoi s’attache maintenant l’auteur de l’article :

« L’horizon sur lequel prennent figure l’esprit et la pratique ethnocidaires se détermine selon deux axiomes.

Le premier proclame la hiérarchie des cultures : il en est d’inférieures, il en est de supérieures.

Quant au second, il affirme la supériorité absolue de la culture occidentale. Celle-ci ne peut donc entretenir avec les autres, et singulièrement avec les cultures primitives, qu’une relation de négation. Mais il s’agit d’une négation positive, en ce qu’elle veut supprimer l’inférieur en tant qu’inférieur pour le hisser au niveau du supérieur. On supprime l’indianité de l’Indien pour en faire un citoyen brésilien. Dans la perspective de ses agents, l’ethnocide ne saurait être par suite une entreprise de destruction: il est au contraire une tâche nécessaire, exigée par l’humanisme inscrit au cœur de la culture occidentale. »

Relisons maintenant, à la lumière de ces développements, la perle de Berlusconi :

« Du fait de sa supériorité, l’Occident est voué à occidentaliser et à conquérir de nouveaux peuples. Il l’a déjà réussi avec le communisme et une partie du monde islamique mais, malheureusement, une autre partie de ce monde est restée 1 400 ans en arrière. »

Et relisons la conclusion humanitaire du pamphlet de Jean Julliard, dans le Nouvel Observateur :

« Le salut des valeurs « occidentales » ne réside pas dans le repli sur leurs zones d’influence anciennes. […] Puisque la mondialisation économique se poursuivra quoi qu’il arrive, il faut qu’elle s’accompagne d’une mondialisation des valeurs qui en sont à la fois le complément et l’antidote. »

Y aurait-il encore le moindre doute qu’il s’agit bien là de vision ethnocidaire et subsiste-t-il la moindre ambiguïté quant à la portée de l’actuelle Croisade yankee, nouvelle péripétie de l’ethnocide occidental dénommé « mondialisation » ?

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Lorsqu’on évoque le caractère ethnocidaire de l’actuel projet civilisationnel de l’Occidental, il est assez général de s’entendre rétorquer que les autres cultures sont tout autant ethnocentriques et que l’islam, en particulier, ne fait en rien exception. Par une telle généralisation se trouverait justifiée l’entreprise ethnocidaire occidentale.

En réalité, en dehors du fait qu’un mal ne saurait jamais être légitimé par le fait que beaucoup ou que tous les autres le font, il se trouve que cette défense de l’ethnocide occidental est totalement infondée, ou plutôt qu’elle est fondée sur une confusion entre « ethnocentrisme » et « ethnocide » ou à une réduction de l’un à l’autre. L’auteur de l’article « ethnocide » de l’Encyclopédie Universalis s’attache donc à dissiper ce malentendu.

« On nomme ethnocentrisme, dit-il, cette vocation à mesurer les différences à l’aune de sa propre culture. L’Occident serait ethnocidaire parce qu’il est ethnocentriste, parce qu’il se pense et se veut la civilisation.

Une question néanmoins se pose: notre culture détient-elle le monopole de l’ethnocentrisme? L’expérience ethnologique permet d’y répondre. Considérons la manière dont les sociétés primitives se nomment elles-mêmes. On s’aperçoit qu’en réalité il n’y a pas d’autodénomination, dans la mesure où, en mode récurrent, les sociétés s’attribuent presque toujours un seul et même nom : les Hommes.

Illustrant de quelques exemples ce trait culturel, on rappellera que les Indiens Guarani se nomment Ava, qui signifie les Hommes ; que les Guayaki disent d’eux-mêmes qu’ils sont Aché, les Personnes ; que les Waika du Venezuela se proclament Yanomami, les Gens ; que les Eskimos sont des Innuit, des Hommes. On pourrait allonger indéfiniment la liste de ces noms propres qui composent un dictionnaire où tous les mots ont le même sens : hommes. Inversement, chaque société désigne systématiquement ses voisins de noms péjoratifs, méprisants, injurieux.

Toute culture opère ainsi un partage de l’humanité en deux parts : elle-même, qui s’affirme comme représentation par excellence de l’humain, et les autres, qui ne participent qu’à un moindre titre à l’humanité. Le discours que tiennent sur elles-mêmes les sociétés primitives, qui se trouve condensé dans les noms qu’elles se confèrent, est donc ethnocentriste de part en part : affirmation de la supériorité de son soi culturel, refus de reconnaître les autres comme des égaux.

L’ethnocentrisme apparaît alors la chose du monde la mieux partagée, et, de ce point de vue au moins, la culture de l’Occident ne se distingue pas des autres. Il convient même, poussant un peu plus loin l’analyse, de penser l’ethnocentrisme comme une propriété formelle de toute formation culturelle, comme immanent à la culture elle-même. Il appartient à l’essence de la culture d’être ethnocentriste, dans la mesure exacte où toute culture se considère comme la culture par excellence. En d’autres termes, l’altérité culturelle n’est jamais appréhendée comme différence positive, mais toujours comme infériorité sur un axe hiérarchique.

Il n’en reste pas moins que, si toute culture est ethnocentriste, seule l’occidentale est ethnocidaire. Il s’ensuit donc que la pratique ethnocidaire ne s’articule pas nécessairement à la conviction ethnocentriste. Sinon, toute culture devrait être ethnocidaire : or ce n’est pas le cas. »

On pourrait en rester à cette constatation et se contenter de condamner l’esprit et la pratique ethnocidaires de l’Occident. Cependant, il est bien plus intéressant de s’interroger, non plus sur les fondements doctrinaux, cette fois, mais sur les causes et facteurs qui ont conduit la civilisation occidentale a devenir la civilisation ethnocidaire par excellence.

« C’est à ce niveau, poursuit donc l’auteur de l’article, que se laisse repérer une certaine insuffisance de la réflexion que mènent depuis un certain temps les chercheurs que préoccupe à juste titre le problème de l’ethnocide. Il ne suffit pas en effet de reconnaître et d’affirmer la nature et la fonction ethnocidaires de la civilisation occidentale. Tant que l’on se contente de déterminer le monde blanc comme monde ethnocidaire, on reste à la surface des choses, on demeure en la répétition, légitime certes, car rien n’a changé d’un discours déjà prononcé […].

De la lecture des travaux consacrés à l’ethnocide, on retire l’impression que pour leurs auteurs, la civilisation occidentale est une sorte d’abstraction sans racines socio-historiques, une vague essence qui, de tout temps, enveloppa en soi l’esprit ethnocidaire. Or notre culture n’est en rien une abstraction, elle est le produit lentement constitué d’une histoire, elle relève d’une recherche généalogique.

Qu’est-ce qui fait que la civilisation occidentale est ethnocidaire ? Telle est la vraie question. […] »

La réponse à laquelle aboutit en définitive l’analyse de l’auteur de l’article peut se résumer en un mot : le matérialisme. La civilisation occidentale moderne est la seule civilisation entièrement assujettie à un système de production qui n’est ordonné à aucune fin ni soumis à aucune valeur : ce mécanisme de production et de consommation est à lui-même sa propre fin et ne connaît comme loi ou comme valeur que ce qui le fait tourner ou augmente son rendement. Et tout ce qui entrave le fonctionnement de cette machine à produire ou fait obstacle à sa croissance doit lui être impitoyablement sacrifié. Et lorsque l’économie est conçue comme une science étudiant les lois de ce mécanisme infernal afin d’en augmenter le rendement, elle devient, comme on l’a vu, « la plus impitoyable des sciences inhumaines ».

« Que contient la civilisation occidentale qui la rend infiniment plus ethnocidaire que toute autre forme de société ? » demande l’auteur de l’article, et il répond : « C’est son régime de production économique, espace justement de l’illimité, espace sans lieux en ce qu’il est recul constant de la limite, espace infini de la fuite en avant permanente. Ce qui différencie l’Occident, c’est le capitalisme en tant qu’impossibilité de demeurer dans l’en deçà d’une frontière, en tant que passage au-delà de toute frontière ; c’est le capitalisme, comme système de production pour qui rien n’est impossible, sinon de ne pas être à soi-même sa propre fin, et cela qu’il soit d’ailleurs libéral, privé, comme en Europe de l’Ouest ou planifié, d’Etat, comme le connaissait l’Europe de l’Est.

La société industrielle, la plus formidable machine à produire, est pour cela même la plus effrayante machine à détruire. Races, sociétés, individus ; espace, nature, mers, forêts, sous-sol : tout est utile, tout doit être utilisé, tout doit être productif, d’une productivité poussée à son régime maximal d’intensité. […]

A la fin du siècle dernier, les Indiens de la pampa argentine furent totalement exterminés afin de permettre l’élevage extensif des moutons et des vaches, qui fonda la richesse du capitalisme argentin. Au début de ce siècle, des centaines de milliers d’Indiens amazoniens périrent sous les coups des chercheurs de caoutchouc. Actuellement, dans toute l’Amérique du Sud, les derniers Indiens libres succombent sous l’énorme poussée de la croissance économique, brésilienne en particulier. Les routes transcontinentales, dont la construction s’accélère, constituent des axes de colonisation des territoires traversés : malheur aux Indiens que la route rencontre! De quel poids peuvent peser quelques milliers de « sauvages » improductifs au regard de la richesse en or, minerais rares, pétrole, en élevage de bovins, en plantations de café, etc. ? Produire ou mourir, c’est la devise de l’Occident. »

Et c’est pourquoi, ajouterons-nous, la mondialisation économique ne peut que s’accompagner d’un ethnocide sous la forme d’une mondialisation des pseudo-valeurs qui font tourner la machine à produire et d’une destruction de toute valeur, culture, société et civilisation qui voudrait entraver la marche inexorable de ce rouleau compresseur.

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Le sociologue Jean Baudrillard est sans doute le premier penseur occidental non-musulman, et peut-être même le seul, qui, dès la guerre de Bosnie, ait clairement dénoncé l’action occidentale comme une entreprise ethnocidaire et génocidaire dirigée contre l’islam en tant que principal obstacle à la mondialisation des pseudo-valeurs de l’Occident. Le 7 janvier 1993, dans un article du quotidien Libération intitulé « pas de pitié pour Sarajevo », il écrivait :

« On voit bien que l’Europe se dégrade à mesure que le discours sur l’Europe s’épanouit, comme on voit bien que les droits de l’homme se dégradent à mesure que prolifère le discours des droits de l’homme. […] Le fin mot, c’est que les Serbes, en tant que vecteurs de la purification ethnique, sont la fine pointe de l’Europe en train de se faire.

Car l’Europe « réelle » est en train de se faire, l’Europe blanche, l’Europe blanchie, intégrée et purifiée, moralement, économiquement ou ethniquement. Elle est en train de se faire victorieusement à Sarajevo, et dans ce sens, ce qui s’y passe n’est pas du tout un accident sur le parcours d’une Europe inexistante, pieuse et démocratique, c’est une phase logique et ascendante du Nouvel Ordre européen, filiale du Nouvel Ordre mondial, qui se caractérise partout par l’intégrisme « blanc », le protectionnisme, la discrimination et le contrôle. […]

Il s’agit d’un programme en voie d’exécution logique, dont la Bosnie n’est que la nouvelle frontière. […] C’est comme si l’Europe, toutes nationalités réunies, toutes politiques confondues, avait passé un « contrat », contrat de tueurs, avec les Serbes devenus exécuteurs de basses œuvres européennes, comme l’Occident en avait passé un jadis avec Saddam contre l’Iran. Simplement, quand le tueur exagère, il faut le liquider éventuellement lui aussi. […]

Cela, les Bosniaques le savent. Ils savent qu’ils sont condamnés par l’ordre « démocratique » international, et non par quelque vestige ou excroissance monstrueuse appelée fascisme. Ils savent qu’ils sont voués à l’extermination ou à la relégation ou à l’exclusion comme tous les éléments hétérogènes et réfractaires de par le monde […]. L’Europe moderne se paiera de l’éradication des musulmans et des Arabes, comme elle le fait déjà partout, sinon à titre d’esclaves immigrés. […] »

On reste étonné de la clairvoyance de Baudrillard et de sa capacité à mettre à nu la réalité d’une situation inchangée depuis lors : le seul et unique choix laissé aux musulmans partout de par le monde est de s’assimiler ou bien de disparaître, le génocide ou l’ethnocide, se désintégrer pour pouvoir s’intégrer ou être éliminé pour être un intégriste.

Et l’on s’étonne encore plus peut-être de cette remarque quasi-prémonitoire, à l’occasion du rapprochement entre les Serbes de Milosevic et l’Irak de Saddam comme « exécuteurs des basses œuvres de l’Occident » : « Simplement, quand le tueur exagère, il faut le liquider éventuellement lui aussi. » A l’époque, cela n’était encore arrivé qu’à Saddam, d’abord lancé comme chien de garde contre la Révolution islamique, puis frappé comme un chien enragé. Mais le tour de Milosevic n’allait pas tarder à venir, soutenu d’abord contre les musulmans de Bosnie, avant de finir traîné devant un tribunal par ses anciens souteneurs. Et c’est maintenant le tour de Ben Laden et des Talibans, formés, armés et mis en place par les services américains, avec les bons offices de l’Arabie et plus encore du Pakistan, et trahis maintenant par tous leurs « bons amis ».

Le 3 juillet 1995, toujours dans Libération, Baudrillard allait plus loin en dénonçant « l’asserbissement occidental » :

« Au prix d’un effort surhumain et de trois ans de massacres épars, […] il semble que l’opinion occidentale ait enfin reconnu, à contrecœur et avec toutes les réserves possibles, que les Serbes étaient les agresseurs. Il semble qu’avec cette reconnaissance on soit allé le plus loin possible dans la fermeté et la lucidité. […]

On n’a [cependant] pas franchi le pas décisif, le pas ultime dans l’analyse de la situation et […] ce pas, personne n’ose ni ne veut le franchir. Il serait de reconnaître que les Serbes sont non seulement les agresseurs, ce qui enfonce une porte ouverte, mais qu’ils sont nos alliés objectifs dans cette opération de nettoyage d’une future Europe délivrée de ses minorités gênantes et d’un futur ordre mondial délivré de toute contestation radicale de ses propres valeurs : celles de la dictature démocratique des droits de l’homme et de la transparence des marchés. […]

Avec la dénonciation des Serbes comme « psychopathes dangereux », nous nous faisons forts d’avoir localisé le mal sans douter un seul instant de la pureté de nos intentions démocratiques. Nous estimons avoir tout fait en désignant les Serbes comme les méchants — mais pas comme les ennemis. Et pour cause, puisque sur le front mondial, nous, les Occidentaux, les Européens, combattons exactement le même ennemi qu’eux : l’islam, les musulmans. […]

Il faudrait quand même essayer de voir ce qui se passe derrière l’immense trompe l’oeil, derrière la langue de bois de l’humanitaire, du militaire et de la diplomatie. Dans tout conflit il faut distinguer ce qui est combattu — c’est le niveau proprement politique de la guerre — et ce qui est sacrifié, ce qui est proprement liquidé et balayé, et qui reste l’enjeu le plus profond et l’objectif final : quoique inavoué souvent, et par delà les adversaires de toutes les guerres. […] En Bosnie, nous combattons les Serbes (sans excès) au nom d’une Europe multiculturelle, mais ce qui est sacrifié dans l’occasion, c’est justement l’autre culture, celle qui s’oppose en valeur à un ordre mondial indifférent et sans valeurs. Et cela, nous le faisons avec les Serbes.

L’impérialisme a changé le visage. Ce que l’Occident veut imposer désormais au monde entier, sous couvert de l’universel, ce ne sont pas ses valeurs, complètement disjonctées, c’est justement son absence de valeurs. Partout où survit, où persiste quelque singularité, quelque minorité, quelque idiome spécifique, quelque passion ou croyance irréductible, et surtout quelque vision du monde antagoniste, il faut imposer un ordre aussi indifférent que nous le sommes à nos propres valeurs. Nous distribuons généreusement le droit à la différence, mais secrètement, et cette fois inexorablement, nous travaillons à produire un monde exsangue et indifférencié.

Ce terrorisme là n’est pas fondamentaliste : il est justement celui d’une culture sans fondement. C’est l’intégrisme du vide. Cet enjeu est au delà des formes et des péripéties politiques. Ce n’est plus un front, ce n’est plus un rapport de forces, c’est une ligne de faille trans-politique, et cette ligne de faille passe aujourd’hui primordialement par l’Islam, mais aussi au cœur de chaque pays dit civilisé et démocratique, et certainement même au fond de chacun de nous. »


Sam 14 nov 2009 Aucun commentaire